“La Horde sauvage” : comment Sam Peckinpah a réalisé un chef-d’œuvre

Dans les salles, les femmes s’évanouissaient. Les ouvreuses avaient des flacons de sel à disposition. Rex Reed, le critique du «Holiday magazine», vilipendait ce «machin prétentieux et sanguinolent». Arthur Knight, dans la «Saturday Review», s’emportait contre «ce film révoltant» et William Wolf, dans «Cue», en rajoutait une couche: «Moche, inutile, dégoûtant.» Les ligues de moralité s’en mêlaient, inlassables corbacs de malheur. Nous étions en mai 1969. «La Horde Sauvage» venait de sortir sur les écrans, et faisait une entrée fracassante dans l’histoire du cinéma.

Aujourd’hui, le film de Sam Peckinpah est considéré comme un classique, n’en déplaise aux chaisières et aux pères-la-vertu. Un livre de W.K. Stratton, intitulé «The Wild Bunch», sous-titré «Sam Peckinpah, a revolution in Hollywood and the making of a legendary film», raconte la fabrication de cet étrange western, tourné dans la poussière du Mexique, imbibé de sang, imprégné des flammes de l’enfer et mis en scène en 1968, au moment même où les GIs américains rasaient le village de My Laï au Vietnam, laissant derrière eux 500 cadavres d’hommes, de femmes violées, d’enfants et de nourrissons.

Tout commence en 1964 avec l’idée d’un cavalier de rodéo, Roy Sickner. Celui-ci fait alors partie des modèles photographiés pour la publicité Marlboro. Il a une idée, dont il parle à Walon Green, le fils d’un compositeur de pop music. Green, par hasard, a naguère rencontré le fils d’Antonio Rios Zerruche, dont le père a mis en place l’embuscade qui a permis d’avoir la peau de Zapata. Passionné de Mexique, Green étudie alors la biologie, mais, après avoir vu «Le Voleur de Bicyclette», tombe amoureux du cinéma. Il écrit un premier scénario de «La Horde Sauvage», qui parvient entre les mains de Sam Peckinpah, un jeune réalisateur issu de la télé, réputé pour sa mauvaise humeur et ses bagarres de poivrot.

Mais pourquoi le western est-il “un genre presque disparu”?

Viande hachée et poches de sang

Ce dernier a été élevé dans un ranch, la Bible à la main, le Colt dans l’autre. Il s’est engagé dans les marines, a observé la guerre civile en Chine, avec sa cohorte d’exécutions et de décapitations. Quand il lit «La Horde Sauvage», il sent qu’il tient là le film de sa vie. Mais avec quels acteurs? Il engage Ben Johnson, authentique cow-boy qui menace de lui péter la gueule si on lui parle mal. Puis il cherche à donner le rôle principal à Lee Marvin, alors au top de sa carrière et de son alcoolisme. Lequel préfère tourner «La Kermesse de l’Ouest», misérable nanar musical avec Clint Eastwood.

On contacte Burt Lancaster, James Stewart, Charlton Heston, Gregory Peck. Tous refusent. Le seul qui accepte, c’est William Holden. Il est sur le déclin, il picole, il est bien élevé, il a été l’amant de Jacqueline Kennedy, il est suicidaire et, il ne le sait pas encore, mais le rôle de Pike Bishop, le chef de la Horde Sauvage, sera sa rédemption.

D’autres acteurs se succèdent: Ernest Borgnine, le costaud aux dents du bonheur. Cet italien (Borgnino) a été démineur dans la Navy pendant six ans. Voici Robert Ryan, ex-sergent-instructeur chez les marines. Il vient de vendre son appartement du Dakota Building, à New York, à John Lennon, et se cherche un point d’ancrage. Arrive alors Warren Oates, fils d’un épicier du Kentucky. Il est suivi par Strother Martin, qui a jadis été un plongeur olympique. Que des durs. Le seul qui soit un pied-tendre, c’est Jaime Sanchez, dans le rôle d’Angel, le bandit sacrifié: il est devenu acteur par admiration pour «Hiroshima mon amour». Alain Resnais, c’est qui, ça? demandent les autres. Sanchez hausse les épaules.

Peckinpah décide de tourner au Mexique, dans un coin où il n’y a pas d’électricité, d’eau courante, de canalisations. Il faut tout faire venir. L’équipe hollywoodienne confectionne des dizaines de poches de sang, qui tachent les costumes (il faut donc multiplier les costumes de rechange, il y aura cent mètres de linéaire-penderie). Peckinpah exige six caméras en permanence, des camions de terre pour camoufler les routes goudronnées, deux cents figurants détachés de l’Armée du Mexique, de la viande hachée pour rendre les blessures plus réalistes et des fourmis rouges géantes (pour la scène d’ouverture).

Bertrand Tavernier : “Le western, c’est le contraire du libéralisme”

Un tournage dantesque

Emilio Fernandez, l’acteur qui va jouer le général Mapache, se pointe sur le plateau avec un harem de jeunes filles – il est sexagénaire – et des flingues chargés à la ceinture. C’est lui qui, jadis, a servi de modèle nu à Cedric Gibbons, le designer de la statuette des Oscars. Quand il a vu passer Dolorès del Rio, la sublime femme de Gibbons, Fernandez a eu une érection, que le designer a évidemment remarqué. Désormais, Oscar tient une épée. Un autre acteur sexagénaire, Albert Dekker, joue le rôle du patron de la ligne de chemin de fer. Il débarque avec sa femme. Elle a 13 ans. Un mois plus tard, on le retrouvera pendu dans sa douche, les mains attachées, deux seringues dans les bras, un bâillon-boule sado-maso dans la bouche.

Le quatrième jour de tournage, la production nécessite: 244 figurants, 80 animaux, 43 dresseurs, 372 repas, 239 armes à feu. Le régisseur a prévu quatre mille cartouches à blanc, comme pour un western normal. Le stock est épuisé le deuxième jour. Au total, «La Horde Sauvage» va consommer… 90.000 cartouches! Quant à la dynamite nécessaire pour faire sauter un pont, elle sera procurée par un officier mexicain, au noir.

Le reste du tournage va être dantesque: les cascadeurs se bagarrent toutes les nuits, le Rio Nazas (qui représente le Rio Grande dans le film) est en crue, les producteur exigent des coupes, les ralentis sont très difficiles à maîtriser… W.K. Stratton, l’auteur de ce livre remarquable, a rencontré les derniers survivants, a traqué les documents, est allé au Mexique. Il a raison: «The Wild Bunch» est un chef d’œuvre.

En 1979, j’ai rencontré Peckinpah, à Tokyo. Il était sec, portait un bandana sur la tête et avait une petite moustache de séducteur. Le plus frappant, c’était ses yeux. Ils étaient délavés, incolores, absents. L’alcool, les amphètes, les drogues avaient desséché son âme. Du génie de «La Horde Sauvage», il ne restait qu’un fantôme, perdu dans les couloirs d’un grand hôtel au bout du monde.

François Forestier

The Wild Bunch,
Sam Peckinpah, a Revolution in Hollywood,
and the Making of a Legendary Film,

W.K. Stratton,
Bloomsbury, 336 p., 28 $

François Forestier

http://bibliobs.nouvelobs.com/documents/20190322.OBS2239/la-horde-sauvage-comment-sam-peckinpah-a-realise-un-chef-d-uvre.html?xtor=RSS-41

“Je suis éternel !” : Sollers face à la mer

« Je me sens plus jeune aujourd’hui qu’il y a cinquante ans», affirme l’octogénaire Philippe Sollers à son amie Josyane Savigneau, dans «Une conversation infinie». Et il le prouve avec un de ces romans brefs, sécants et fringants, dont il a désormais le secret. Comme si, avec l’âge et la liberté qu’il favorise, l’auteur de «Femmes» et de «Paradis» se désencombrait, s’allégeait, se mozartisait et redevenait le Joyaux bordelais qui, à 15 ans, découvrait «la Recherche du temps perdu» dans la bibliothèque de sa mère et passait ses étés à nager, ramer, dériver.

« Le Nouveau » n’est pas seulement le nom de l’annexe du bateau de son grand-père Louis et du trois-mâts de son arrière-grand-père Henri, c’est aussi le titre de ce livre, que Sollers a écrit dans sa maison de l’île de Ré, où il se «consacre entièrement au dieu qui réjouit [sa] jeunesse», où les mouettes portent les messages des morts et où il a choisi de reposer, face à la mer, sous une dalle verticale ornée d’une rose sculptée. (Toujours dans ses entretiens avec Savigneau, il précise qu’il veut un enterrement catholique et ajoute: «Je suis éternel !»)

“Tu es le seul point fixe de ma vie” : le grand amour clandestin de Philippe Sollers

D’Henri, le navigateur au long cours, le «devin des ondes», qui avait épousé une rebelle irlandaise, et de Louis, le champion d’escrime devenu accro aux jeux (bridge, poker, courses), Philippe, le guerrier du goût, a hérité la manière d’utiliser son stylo comme un fleuret et l’art de voguer sur l’océan de la vie avec une boussole invisible. Comme ses aïeux, il ne cesse de faire le point, de prévoir le gros grain, de déchiffrer les vents mauvais, d’évaluer l’adversaire, de tendre l’oreille et d’entraîner sa mémoire. C’est un écrivain aux aguets, un romancier de vigie posté et caché dans un nid-de-pie, où il prie, à la hauteur des cieux.

“le Dieu de Bach me parle”

Henri, qui sillonnait les océans avec des cargaisons de vin de Bordeaux et ressemblait à Edouard Manet, ne se séparait jamais de ses deux volumes de Shakespeare. Il voyageait avec «la Tempête», embarquait avec le Maure de Venise, le prince du Danemark et Lady Macbeth; son arrière-petit-fils, dont «Antoine et Cléopâtre» est la pièce préférée, a pour sa part fondé un théâtre sans acteurs ni public, qu’il appelle «le Nouveau», où il se glisse dans la peau d’Hamlet, de Lear, de César, de Prospero, et donne la réplique, cinglante, à un monde qui fait naufrage.

Qui était réellement Shakespeare ?, par Philippe Sollers

Après avoir lu ce roman de Sollers, sans doute l’un de ses plus soyeux, baigné dans une lumière de crépuscule où se confondent le lever et le coucher du soleil, on préconise donc de l’écouter converser avec Josyane Savigneau. Il lui explique pourquoi le «Dieu de Bach [lui] parle», pourquoi il ne faut jamais «céder sur ses sensations d’enfance», et pourquoi sa joie demeure. Plus Sollers vieillit, plus il est nouveau.

Jérôme Garcin

Le Nouveau, par Philippe Sollers,
Gallimard, 144 p., 14 euros.

Une conversation infinie,
par Philippe Sollers et Josyane Savigneau,
Bayard, 141 p., 17,90 euros.

Paru dans “L’OBS” du 14 mars 2019.

Jérôme Garcin

http://bibliobs.nouvelobs.com/critique/20190228.OBS0988/je-suis-eternel-philippe-sollers-face-a-la-mer.html?xtor=RSS-15

L’autoédition, un vivier d’auteurs feel-good

D’Amazon à Librinova, les éditeurs de romans feel-good ont intégré la veille sur les plateformes d’autoédition à leurs pratiques éditoriales, espérant dénicher la prochaine star du secteur, dans le sillage d’Agnès Martin-Lugand ou d’Aurélie Valognes.