Odradeck, comme un songe de Leonard Cohen

« A quoi bon des poètes en temps de détresse ?», demandait Hölderlin au détour d’une de ses élégies. Deux siècles plus tard, la détresse a fait d’énormes progrès, et les «esprits forts», les ricaneurs cyniques qui prospèrent aujourd’hui ont tendance à réduire la question à sa première partie: «A quoi bon des poètes ?» De leur point de vue, ils n’ont pas tort. Quand on a pour dieu unique l’argent-roi, ce Moloch pour qui «tout doit disparaître» sauf lui (ça vient, un peu de patience), alors, effectivement, un poète ne sert pas à grand-chose.

Scandale suprême : ce qu’il écrit ne rapporte rien, des clopinettes. Ce qui les embête, nos comptables, c’est ça: que la poésie n’ait pas de prix. En conséquence de quoi, tout le monde s’en fout. Sauf quelques âmes qui ne lâchent pas l’affaire, et ont un besoin vital de ces opérations alchimiques qu’on appelle poèmes pour tenir debout face aux vents mauvais qui ravagent le monde.

Leonard Cohen album par album : 14 nuances de Hallelujah

On vient d’en croiser quelques-unes, regroupées sous le nom d’Odradeck, malicieusement emprunté à Kafka. Le « c » en moins, cet ovni fait son apparition dans «le Souci du père de famille», un des «Récits et fragments narratifs» de Franz K.  Comme la poésie, Odrade(c)k est –c’est heureux – difficilement définissable:

Au premier abord, écrit l’auteur du “Procès”, on dirait une bobine de fil plate et en forme d’étoile, et il semble bien en effet qu’il soit entouré de fil ; ce pourrait être, il est vrai, que de vieux bouts de fil cassé de toutes qualités et de toutes couleurs, noués bout à bout et embrouillés.»

Le premier fil qui a relié les conspirateurs d’Odradeck, c’est évidemment un amour partagé pour la poésie sous toutes ses formes, qu’elle passe par le texte, la musique et l’image. Le deuxième est une passion commune pour Leonard Cohen, qu’ils vont célébrer par une série de concerts à travers la France et l’Europe, dont le premier aura lieu ce dimanche à Paris à l’Espace Rachi, et l’édition prochaine d’un livre-CD de toute beauté (Editions de L’Improbable, 06.85.64.11.23).

Ce jour-là, dans l’appartement d’un d’entre eux, ils répètent une fois encore leur spectacle intitulé «Cantique des cantiques. (Songes de Leonard Cohen)» – allusion transparente au mythique premier album du barde canadien, «Songs of Leonard Cohen» –, titre de la suite poétique écrite pour l’occasion par Zéno Bianu, poète, auteur de dizaines de recueils (par ailleurs éditeur de nombreuses anthologies dans la collection Poésie/Gallimard). Un texte-gigogne qui fait entrer en résonance le Cantique des cantiques, le plus sublime poème de la Bible hébraïque, incomparable chant d’amour et de désir, avec l’imaginaire de Leonard Cohen qui n’a cessé de méditer ce texte pour en nourrir sa propre poésie, toujours tendue entre aspirations mystiques et passions charnelles.

Juste avant de mourir, Leonard Cohen travaillait à d’ultimes poèmes : les voici

Alors comment s’étonner que dans ces Songes rêvés pour lui par Zéno Bianu, si profondément marqué par la Beat Generation, on croise Janis Joplin comme Rabbi Na’hman, une chambre du Chelsea Hotel et le Temple de Salomon? Autour de Zéno Bianu, récitant, font cercle les musiciens: Sandrine Saporta est aux claviers électroniques, Laurent Cohen (par ailleurs écrivain et traducteur) tient la guitare, mais est aussi le compositeur de toutes les musiques, d’un grand raffinement, de cette œuvre collective. Quant à Annie Lulu, elle joue également de la guitare, de la basse et des percussions, mais surtout, en chantant mezzo voce et en six langues (anglais, hébreu, espagnol, ladino, rromani, roumain !), elle offre un contre-point idéal et rêveur aux récitatifs de Zeno Bianu.

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BREXIT. Pour la City, le compte n’y est pas

Dans un coin de la pièce, un homme silencieux, membre du groupe à part entière, écoute attentivement ce qui se déploie devant nous. C’est l’homme des visuels du spectacle, Didier Ben Loulou, bien connu des amateurs de photographie, virtuose de la couleur, dont les clichés, projetés sur scène, illustreront évidemment le livre-CD à paraître dans peu de temps. A bon entendeur.

Jean Morel

En concert : Odradeck. «Cantique des cantiques (Songes de Leonard Cohen)», le dimanche 31 mars 2019 à 19h, Espace Rachi, 39 rue Broca, Paris 5e. Tel : 01.42.17.10.38.

Invité de BibliObs

Jean Morel

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Eric Vuillard répond à Robert Paxton : “l’Histoire n’est jamais neutre”

Un qui n’a pas l’air d’avoir beaucoup aimé le prix Goncourt 2017, c’est Robert Paxton. A l’occasion de la sortie fin septembre aux Etats-Unis de «l’Ordre du jour» (Other Press), où Eric Vuillard raconte d’une plume incisive l’art nazi de la diplomatie et l’annexion de l’Autriche par Hitler en 1938, le célèbre historien américain de «Vichy et les juifs» lui a consacré un long article dans la prestigieuse «New York Review of Books» de décembre. 

On y lit des amabilités comme: 

Beaucoup de grands auteurs français du XXe siècle comme André Gide, Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Céline ou Colette n’ont jamais reçu le Goncourt. Éric Vuillard sera-t-il un des lauréats dont on se souviendra? Il y a des raisons d’en douter.»

Mais Paxton ne se contente pas de se montrer de mauvaise humeur. Là où le reste de la presse américaine a salué «The Order of the Day», lui reproche essentiellement à Vuillard une vision trop subjective et partiale de l’Histoire, notamment à propos du financement du parti nazi par les industriels allemands. Les règles de la «New York Review of Books» étant ce qu’elles sont, l’auteur de «l’Ordre du jour» a dû se contenter de lui répondre assez brièvement dans les colonnes de la revue. Nous lui avons donc posé quelques questions pour connaître son point de vue sur cette polémique historico-littéraire. 

L’art nazi de la diplomatie, selon Eric Vuillard

BibliObs. Dans la «New York Review of Books», l’historien Robert Paxton vous reproche, dans «l’Ordre du jour», de faire comme si les industriels allemands avaient financé très tôt le parti nazi, sans préciser qu’ils finançaient également d’autres partis à la même époque – et parfois plus avantageusement. Cette observation vous semble-t-elle factuellement fondée?  

Eric Vuillard. Paxton affirme dans son article, comme si je prétendais le contraire, que «Les industriels allemands préféraient largement les partis conservateurs traditionnels». Cet argument ne concerne pas mon livre qui commence le 20 février 1933, tandis que Hitler est déjà chancelier. Ces industriels vont alors épouser sans hésitation la politique du IIIe Reich et utiliser les déportés comme main d’œuvre. C’est cet opportunisme criminel qui est au cœur de mon livre.

Etonné par le ton de cet article, il m’a semblé que cette attitude inéquitable de Robert Paxton pouvait s’expliquer. Comme nous l’a appris Leo Strauss, quand dans un texte on trouve de telles incohérences, c’est que l’auteur ne souhaite pas ou ne peut pas exposer entièrement sa pensée, et qu’en réalité il faut lire entre les lignes. En effet, au début du passage que vous mentionnez, Robert Paxton, rapprochant hâtivement ce qu’il suppose être ma thèse, selon laquelle les industriels auraient financé prioritairement la montée du nazisme, de ce que soutenait en 1924 l’internationale communiste, opère un tour de passe-passe: il suggère entre les lignes que je serais communiste. Cette allégation ne peut plus être formulée explicitement de nos jours, ce serait inconvenant, pire, inapproprié. Il vaut donc mieux la sous-entendre en passant, l’air de rien, afin que tout le monde la saisisse sans que personne puisse vous faire grief de l’avoir énoncée.

Plus explicitement, Paxton vous reproche de faire de la littérature (subjective, voire fantaisiste), et non de l’histoire (objective, sinon scientifique). Comment justifiez-vous ce genre d’effet de loupe, qui caractérise votre écriture?

«L’Ordre du jour» est avant tout le portrait d’une élite. J’y brosse les profils, les silhouettes de quelques protagonistes de l’Histoire, le plus souvent d’après leurs propres témoignages. Paxton n’aime pas mes portraits. Mais la littérature a une certaine pratique du croquis, de la description. Faut-il purger tous les romans de cette habitude impertinente? Si la littérature pratique universellement la description, c’est qu’il ne s’agit pas d’un aspect bénin de son activité, comme on se plait souvent à le croire. Ce sont les éléments actifs de tout un dispositif de connaissance, une manière de se tenir proche de son personnage, de ne pas trop le refroidir, de ne pas oublier qu’un être de chair et d’os palpite sous la figure que nous livre une bienséante profondeur de champ.

Faire le portrait d’une élite, d’après les documents disponibles, en recourant à des moyens littéraires, me semblait une entreprise nécessaire; le comportement des élites est l’une des sources de l’inquiétude contemporaine.

Ce n’est pas donc pas la question de l’engagement nazi de quelques patrons qui retient mon attention dans «L’Ordre du jour», mon livre se concentre sur une majorité opportuniste qui, une fois les Nazis au pouvoir, ne fait en somme qu’appliquer la devise par laquelle le monde économique se définit encore lui-même: la maximisation du profit. 

10 choses à savoir sur Eric Vuillard, prix Goncourt 2017

“La littérature est une activité qui a son centre de gravité hors d’elle”

Pour Paxton, votre style est «musclé, richement inventif, ironique», mais aussi «sardonique et dogmatique». Vous lui avez répliqué, toujours dans la «New York Review of Books», qu’il n’était pas non plus «un historien neutre», en avançant qu’il doit beaucoup à l’historien «maurrassien» Raoul Girardet. Où vouliez-vous en venir et n’y allez-vous pas un peu fort, quand on sait l’importance des travaux de Paxton sur «la France de Vichy» et la collaboration?

Mon propos n’est évidemment pas de dire que Paxton serait maurrassien, mais d’affirmer de manière explicite que l’Histoire n’est jamais neutre, contrairement à ce qu’il voudrait nous faire croire. Dans un entretien important où il revient sur sa carrière, Paxton déclare: «Raoul Girardet m’a frappé comme un homme qui était capable d’être un historien tout à fait équitable, avec un sens des archives et des jugements très sûrs, tout en gardant pour lui-même ses idées personnelles». Ce point de vue est indéfendable.

Pour ne citer qu’un exemple, tiré de «la Société militaire dans la France contemporaine», ouvrage de Girardet que Paxton mentionne, au cours du même entretien comme ayant joué un rôle majeur dans sa formation intellectuelle, l’auteur, évoquant le soldat de ce qu’il appelle l’épopée coloniale, écrit: «vrai seigneur de la guerre à l’allure presque féodale, c’est la vieille tradition de l’armée d’Afrique que continue le « baroudeur » des campagnes marocaines».

Or, Raoul Girardet parle de la guerre du Rif, au cours de laquelle eurent lieu les premiers gazages de populations civiles, qui firent des dizaines de milliers de morts. Parmi ces vrais seigneurs de la guerre, on trouvait le futur général Franco, José Millán-Astray et le maréchal Pétain. On ne peut donc pas dire que Girardet gardait pour lui-même ses idées personnelles, comme si un historien d’extrême droite pouvait bien ponctuer son livre savant de conceptions violemment colonialistes, sans que cela n’ôte rien à la valeur de ses travaux, alors qu’un écrivain de gauche, qui s’avise d’écrire sur l’histoire, devrait se montrer, quant à lui, d’une «neutralité» exemplaire.

Antisémitisme : l’histoire d’un déshonneur bien français

Paxton vous a enfin répondu à son tour que «la bonne fiction ne nécessite aucune justification utilitaire mais peut contribuer puissamment à l’enseignement de l’Histoire». Il ajoute que «certains romans le font mieux que d’autres». Or vous n’avez jamais prétendu écrire des «romans» ni de la «fiction», du moins avec des livres comme «la Bataille d’Occident», «Congo» ou «l’Ordre du jour». Que vous inspirent ces termes, et quelle est votre position sur cette question de la «bonne fiction»?

Dans son article, Robert Paxton me fait grief de m’aventurer en histoire, mais lui peut en revanche se transformer à sa guise en critique littéraire. Cela suppose que si l’histoire est une affaire sérieuse, qui exige des compétences particulières, et où ne vaudrait qu’une seule méthode avec ses variantes, en revanche la littérature est chose anodine. Au-delà du corporatisme ingénu, cette position révèle surtout un déni de tout ce qu’engage l’écriture, la langue, la composition, et surtout une méconnaissance du rapport déniaisé à la réalité qu’entretient la littérature. Il s’agit éternellement de la cantonner à un rôle subalterne, inoffensif, décoratif, celui d’une bonne fiction, dont l’historien pourrait le cas échéant s’emparer pour illustrer son propos.

En préface aux «Misérables», Victor Hugo écrit: «Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers… des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles». Cette manière d’envisager la littérature est radicalement opposée à celle de Robert Paxton. La littérature est une activité qui a son centre de gravité hors d’elle, dans le monde. Je ne doute pas que le professeur Paxton soit un historien compétent, mais pour ce qui concerne la littérature, je préfère m’en remettre à Victor Hugo.

Propos recueillis par Grégoire Leménager.

Grégoire Leménager

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Libye, DSK, Polanski… BHL a (presque) réponse à tout face au « New Yorker »

Qui a dit que la culture française ne rayonnait plus à l’étranger? Des esprits chagrin, à n’en pas douter. Car nos plus brillants esprits continuent de s’exporter. Cette semaine, c’est Bernard-Henri Lévy qui a les honneurs du très respectable et respecté «New Yorker», à l’occasion de la sortie aux Etats-Unis de son livre «l’Empire et les cinq rois». Modeste, le philosophe n’a pas jugé utile de mentionner l’entretien sur son compte Twitter, où il relaie habituellement toutes les publications le concernant.

BHL, lu et approuvé par la CIA

Il serait pourtant dommage de passer à côté de cette interview qui condense de manière saisissante la pensée complexe de l’ancien «nouveau philosophe». De l’intervention en Libye à la présidence Trump, en passant par les droits des femmes, l’occasion est en effet donnée à BHL d’exercer son agilité intellectuelle sur de nombreux sujets cruciaux. Dans son cas, il ne s’agit même plus d’agilité, mais de contorsionnisme cérébral, d’hyperlaxité neuronale. Une pensée élastique capable de se tordre dans tous les sens. Sauf qu’un élastique qui vous revient en pleine tronche, ça fait mal.

Que reste-t-il des nouveaux philosophes?

Mis face à l’évidence du chaos libyen par Isaac Chotiner, le journaliste du «New Yorker», BHL rétorque, en guise d’échauffement:

Si nous n’étions pas intervenus en Libye, aujourd’hui nous n’aurions pas une, mais deux Syrie. Et la Syrie, c’est autre chose que ce à quoi la Libye fait face. (…) En Libye, il y a du désordre et une guerre civile de basse intensité. La guerre civile, ce n’est pas bon, évidemment, mais elle est de basse intensité. En Syrie, c’est l’inverse. Une guerre est menée contre les civils.

Saloperie de politiquement correct

Les guerres, c’est mal. Mais il y en a de moins graves que d’autres. La souplesse, toujours la souplesse. Mais c’est sur un autre sujet que la philosophie du mari d’Arielle Dombasle se fait plus caoutchouteuse encore. Jamais à court de nouveaux concepts, Bernard-Henri Lévy invente le féminisme à géométrie variable, figure à peu près aussi acrobatique et exigeante pour les articulations qu’un grand écart facial.

Décidément joueur, Isaac Chotiner choisit de revenir sur les prises de position médiatiques de BHL en faveur de ses amis Roman Polanski et DSK, tous deux accusés de viols et passés devant la justice américaine. «Vous avez beaucoup critiqué le système judiciaire américain dans ces deux cas. Pourquoi pensez-vous que l’Amérique a sévi contre ces hommes?», demande Chotiner.

BHL en flagrant délire : l’affaire Botul

Réponse de BHL qui semble tout droit sortie de la bouche d’Eugénie Bastié (sors de ce corps, Eugénie!): «C’est à cause du politiquement correct !» Ah, c’est vrai, ça, quelle saloperie, le politiquement correct qui envoie des violeurs en taule. Mais comme BHL est philosophe, il développe sa pensée, au sujet de DSK accusé de viol par Nafissatou Diallo, femme de chambre au Sofitel:

Aujourd’hui, en Amérique, il y a cette importante vague de politiquement correct, ce qui est une bonne chose à l’origine, un bon principe, mais qui a aussi souvent eu des effets insensés. Ici, c’est de la justice de classe inversée. Il est clair que Strauss-Kahn a été traité d’une façon particulièrement sévère parce qu’il était riche, blanc et puissant.

C’est vrai que cinq jours en prison suivi d’un séjour en résidence surveillée dans un loft de TriBeCa, c’est une sentence particulièrement sévère. C’est vrai aussi que, «la justice de classe inversée» faisant des ravages, les prisons américaines sont en grande majorité peuplées d’hommes blancs, riches et puissants. Ah non, on nous dit dans l’oreillette qu’un Noir sur trois risque d’être emprisonné au cours de sa vie, contre une Hispanique sur six et un Blanc sur dix-sept (selon les chiffres de 2018 de l’ONG Prison Policy Initiative). Bernard-Henri Lévy n’a peut-être pas eu le mémo.

“Je n’ai jamais dit ça !”

Chotiner, définitivement espiègle, rappelle ensuite les propos tenus par BHL au sujet de Polanski, accusé d’avoir violé une adolescente de 13 ans. «Peut-être a-t-il commis une erreur de jeunesse.» Le journaliste complète: «Oui, à l’époque, Polanski avait treize ans. Oh non, non, sa victime avait treize ans. Lui en avait quarante-trois.» BHL ne se laisse pas démonter par tant de mauvais esprit. Comme il n’est pas qu’un cerveau, mais aussi un homme de terrain, il a, dit-il, «mené sa petite enquête»:

Jai découvert que l’année où Polanski a commis ce crime, dans le même Etat en Californie, il est sans doute celui qui été le plus lourdement puni parmi les hommes accusés de tels crimes.

Et devinez pourquoi? Parce qu’il était… «célèbre et riche». Cet argument imparable n’a pas l’air de convaincre l’intervieweur du «New Yorker»: «Vous voulez dire pour avoir violé une fille de treize ans ?» «Oui, violer. Quatorze, quinze, treize. Peu importe. C’est un crime de toute façon. Il a été le plus lourdement puni. Il a été en prison etc.» Polanski a surtout fui les Etats-Unis comme le lui rappelle Isaac Chotiner, mais là aussi, Bernard-Henri Lévy n’a pas dû être prévenu.

Frédéric Pagès : “Bernard-Henri Lévy a lu mon livre avec un ventilateur”

De là à conclure que Bernard-Henri Lévy est un affreux machiste qui n’a que faire des violences faites aux femmes, ce serait aller un peu vite en besogne. Sur le voile, par exemple, il est in-trai-table. No pasaran les hidjab et les burqas, même griffés Charvet, son fournisseur officiel de chemises. C’est de l’«esclavage». Même quand la femme l’a choisi. Là aussi, Chossiter cite BHL dans le texte, ou plutôt dans le tweet: «Journée du Hijab, à Sc Po. Á quand une journée de la Charia? De la lapidation? De l’esclavage?» «Non, non, non, non. Je n’ai jamais dit ça», répond BHL. C’est vrai, il l’a seulement tweeté.

 «Vous avez aussi comparé le foulard à une invitation au viol», lui dit Chossiter. «Je n’ai jamais dit ça», répète BHL. C’était apparemment dans une interview donnée au «Jewish Chronicle» en 2006 qui ne figure plus en ligne, sauf sous la forme d’un extrait sur la page Wikipedia de Bernard-Henri Lévy. Après ces échanges un peu tendus, les deux hommes semblent finalement tomber d’accord.

Chossiter: «Nous avons besoin de la laïcité et d’une société où les femmes sont respectées. Que vous soyez une femme en Libye ou en Iran, ou une femme qui travaille dans un hôtel de New York.»

BHL : «[Longue pause] Ouais. [Longue pause]»

Elisabeth Philippe

Elisabeth Philippe

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Jean-Pierre Richard est mort : la critique littéraire perd un maître

La critique littéraire est de nouveau en deuil. Après Gérard Genette et Jean Starobinski, voilà que Jean-Pierre Richard s’en va aussi. Quelle tristesse. Encore un immense lecteur, à qui l’on devait «Littérature et sensation» (dès 1954, sur Stendhal et Flaubert), de «l’Univers imaginaire de Mallarmé», de «Nausée de Céline», de «Paysage de Chateaubriand», de «Proust et le monde sensible», de «Onze études sur la poésie moderne», de «Microlectures» en deux volumes, on en passe.

Parce qu’il privilégiait une critique dite thématique, la fascination exercée par le structuralisme l’avait un peu relégué dans les marges de la théorie littéraire pointue et volontiers jargonnante à la mode. Mais sans le précieux secours de «Poésie et profondeur», comment les hypokhâgneux, depuis des générations, auraient-ils pu comprendre quelque chose à Nerval, à Rimbaud, à Hugo, à Baudelaire?

Personne ne savait mieux que Jean-Pierre Richard expliquer la notion de correspondance, faire saisir ce qu’est la surréalité, et déplier un poème d’allure ésotérique, en fonction des couleurs ou des odeurs qui s’y trouvent, pour rendre d’un seul coup son énigme lumineuse. Même les langues les plus singulières, ce disciple de Gaston Bachelard et Georges Poulet savait les traduire – sans pour autant leur enlever ni leur beauté ni leur force. 

Jean-Pierre Richard était né le 15 juillet 1922 à Marseille. Il était passé par l’Ecole normale supérieure, avait enseigné dans de nombreuses universités (en Ecosse, à Londres, à Vincennes, à la Sorbonne). Il est mort ce 15 mars 2019 à Paris. Il avait 96 ans, mais il était impossible de s’en douter: en 2014, il décortiquait encore les proses de Maylis de Kerangal, Maryline Desbiolles ou encore Fred Vargas dans «les Jardins de la terre» (Verdier).

Et en 2010, dans «Pêle-mêle», cette «sorte d’accordeur infatigable», comme il disait, enquêtait aussi bien sur la météo chez Paul Claudel que sur la douceur chez Zinedine Zidane. Le camarade Didier Jacob en avait alors rendu compte dans «le Nouvel Observateur». Nous republions son article, en hommage à Jean-Pierre Richard. 

G.L.

Eloge de la lecture chez Jean-Pierre Richard

Rien de nouveau sous le «pêle-mêle» : c’est toujours sous l’apparence d’une sorte de léger (et diabolique) négligé analytique que les essais de Jean-Pierre Richard, inspiré comme jamais par le hasard de ses lectures, s’offrent à ses admirateurs. Comme s’il craignait aujourd’hui d’imposer désormais aux textes qu’il inspecte de trop lourds sarcophages intellectuels (Tchernobyl ?). Cet écrivain de lectures, au tact sans pareil (c’est l’art précis du pickpocket), se garde bien en effet de soumettre le désordre d’une oeuvre à de trop contraignantes classifications. Laisser respirer un texte tandis qu’on l’analyse, n’est-ce pas le voeu que forme, d’abord, le titre de ce nouveau recueil ?

Mais le pêle-mêle, c’est aussi un état de la littérature qui tente Jean-Pierre Richard, le titille, le picote, le réclame. C’est le texte à l’état brut, avant que le liseur le plus doué du moment ne vienne promener sur lui sa fabuleuse lanterne. Un monde encore livré à des forces obscures dont, sans dénaturer les couleurs de la guerre, il analyse les poussées, les coups de force, les retraites forcées et les secrètes manoeuvres. Chez qui ? Comme à son accoutumée, Richard pioche dans le répertoire, mêlant classiques et contemporains, vieux tromblons de la littérature (Bosco, Claudel), auxquels il sait comme personne donner un coup de jeune, ou marathoniens du verbe tout au début de leur course, des inconnus donc (Michel Jullien, Christophe Pradeau).

Au-delà de l’intelligence de l’analyse, qui ne surprendra point les abonnés, l’admirable est que Richard écrive au fond toujours, sautant de Stéphane Audeguy (une réflexion sur la douceur qui le mène à décrire tel invraisemblable penalty tiré mollement par Zidane) à Gérard Macé ou à Jean Follain, poète presque oublié, le grand roman du sens. Son autobiographie aussi. Comment ne pas lire dans le premier chapitre du recueil, baptisé «Un chant d’oiseau», l’hommage de l’auteur à son collègue le plus aimé – le rossignol? On sait Richard passionné par les gazouillis, tout comme Giono, ce «grand écouteur d’oiseaux», et capable comme lui de reconnaître n’importe quelle espèce de volatil au cui-cui qu’il profère.

C’est donc ça, un critique ? «Une sorte d’accordeur infatigable», comme le dit Richard de son piaf préféré – mais on sent qu’en son âme et conscience c’est bien de lui qu’il parle :

Celui dont la voix, lancée au milieu d’un monde pêle-mêle, y rétablirait ou inventerait le mieux, dans une ivresse quasi poétique, une égalité toujours ouverte, une paix des choses.»

Didier Jacob

Pêle-mêle, par Jean-Pierre Richard
Verdier, 126 p., 14 euros.

Paru dans “le Nouvel Observateur” du 24 juin 2010. 

Didier Jacob

Grégoire Leménager et Didier Jacob

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“Ma vision de la France”, par Frank Westerman

Je voulais devenir géomètre-arpenteur. Les géomètres dans ma rue – des hommes en blouson orange à rayures fluo – me fascinaient. Scrutant à travers leurs lunettes, ils vérifiaient les alentours, simplement pour s’assurer que les choses étaient bien telles qu’elles se présentaient. J’avais dix ans ?

(Extrait de «Ingénieurs de l’âme»)

Quand ma fille a eu onze ans, nous avons pris ensemble le train de nuit pour Perpignan. Le matin, nous avions pris le Thalys pour Paris. Entre la Gare du Nord et la Gare d’Austerlitz, il y avait un trou béant de cinq heures. Que faire pour le combler ?

Nous nous sommes d’abord engouffrés dans le métro, ligne orange, pour vérifier notre quai de départ à la Gare d’Austerlitz et mettre nos bagages à la consigne automatique. Il nous restait alors exactement quatre heures pour que je lui fasse découvrir «Paris».

La Seine ! Un morceau du Jardin des Plantes. A l’entrée du jardin zoologique se trouvaient d’immenses caisses de plusieurs mètres de hauteur pour le transport de girafes. Nous ne nous sommes pas attardés – en route pour Notre-Dame.

Encore trois heures. Ne pas trop s’éloigner maintenant, pas de Tour Eiffel, pas de Louvre, pas de Galeries Lafayette.

Nous avons grimpé un peu vers le Quartier Latin, et tout à coup, je savais. Je montrerai à ma fille l’un des instruments les plus surprenants que la science ait jamais produits.

Une demi-heure plus tard, nous étions au Panthéon, tout petits entre les colonnes. Une fois entrés, après les caisses, sur le sol en mosaïque, je fus interpelé – ou plutôt époustouflé – par ce qu’est d’abord et surtout le Panthéon : un mausolée pour les grands de la France.

Le coup de boule de Zidane et mon amour déçu pour la France

On entre sans aucun doute dans une cathédrale chrétienne, mais une qu’on aurait vidée. Les bancs et les confessionnaux ont été jetés sans ménagement. Nulle part des volutes d’encens. Là où l’on s’attendrait à trouver l’autel, quelques sculptures donnent vie à la Révolution, et dans la crypte sous nos pieds gisent les restes de Voltaire et de Rousseau, d’Emile Zola et de Victor Hugo, de Pierre et Marie Curie. Ils ont, eux mortels, délogé les saints de leurs niches et pris leurs places en s’arrogeant leur statut.

Le Panthéon est un temple de la raison, pour la République, pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat, si français, qu’il ne parle peut-être pas à quelqu’un d’extérieur.

Et puis, dans la nef, la boule de cuivre doré se balance. Installée là par Léon Foucault en 1851 pour prouver aux «incroyants» que la terre tourne autour de son axe. Rien que l’idée qu’elle se balance inlassablement au fil des ans rend le spectateur perplexe. Le pendule de Foucault se débrouille tout seul, se balançant lentement, toujours sur la même surface. Mais quand on revient voir après une heure, on s’aperçoit que la surface sur laquelle il se balance a tourné de quelques degrés. La boule se balançait tout à l’heure exactement d’un pilier à celui d’en face et maintenant elle aboutit à côté de ce même pilier. Si vous n’en croyez pas vos yeux, vous n’avez qu’à vous placer dans le prolongement du pendule et attendre patiemment le moment où vous ne serez plus dans l’alignement. C’est magique sans être de la magie.

Le pendule de Foucault se moque de nous: «Ne restez pas là à me regarder. Ce n’est pas MOI qui ai tourné. C’est VOUS, avec le Panthéon et toute votre planète qui tournez autour de moi.»

“Quel peuple singulier quand même, les Français…”, par Stefan Brijs

Nous sommes restés une heure. Une fois sortis, sous le fronton, nous avons vu la Tour Eiffel dans le soleil couchant.

« On peut encore marcher pour aller la voir ? », a proposé ma fille. Nous ne sommes pas allés plus loin que le Jardin du Luxembourg. Nous sommes redescendus sous terre au soleil couchant. Le lendemain matin, debout dans le couloir du train, au rythme des chaos, fenêtre ouverte, nous avons vu le soleil se lever au-dessus de la Méditerranée.

Frank Westerman
Traduit par Danielle Bourgois

Frank Westerman, bio express

Né en 1964 à Emmen, aux Pays-Bas, ingénieur agronome de formation, Frank Westerman est un essayiste et reporter de guerre néerlandais traduit dans de nombreux pays. Son prochain livre, «Soldats de la parole», paraîtra bientôt, comme ses précédents, chez Bourgois. Il interviendra sur la scène Europe au Salon Livre Paris, le 17 mars à 11h, pour une rencontre avec Mahir Guven intitulée : «L’écriture est-elle une réponse à la violence du monde?». La rencontre sera animée par Margot Dijkgraaf.

Invité de BibliObs

Frank Westerman, essayiste et reporter de guerre

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Pierrette Fleutiaux, disparition d’une éternelle

C’est une figure discrète, mais singulière de la littérature française qui disparaît. Pierrette Fleutiaux était l’auteure d’une vingtaine de livres et une administratrice dévouée de la Société des gens de lettres. Remarquée en 1975 par l’éditrice Anne Philipe, cette agrégée d’anglais avait publié son premier roman, «Histoire de la chauve-souris» (Julliard), en 1975.

En 1990, elle recevait le prix Femina pour «Nous sommes éternels», une histoire d’amour pleine de surprises, entre une petite ville de province et un loft de New York. Pierrette Fleutiaux connaissait aussi bien l’une que l’autre, la campagne française et Big Apple.

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Née en 1941 dans la Creuse, elle mène, comme elle l’écrivit elle-même dans un texte publié sur son site,  une «jeunesse provinciale propice au rêve et à la lecture, seule ouverture sur le monde au-delà de nos collines». En 1968, elle s’envole pour New York. «Une libération», confie-t-elle : 

J’ai enseigné au Lycée français, travaillé épisodiquement pour l’ONU et fait divers petits boulots. J’ai été correctrice à Scott Meredith Literary Agency. J’ai été mannequin de cabine, mais je ne voulais pas couper mes cheveux et j’avais les bras trop longs, soi-disant !

De retour en France en 1975, elle se lance dans l’écriture. Parmi ses livres marquants, on retiendra «l’Expédition» (Gallimard), inspiré de son voyage sur l’île de Pâques, le bouleversant «Des phrases courtes ma chérie»(Actes Sud) sur la vieillesse d’une mère ou «Destiny», son ultime texte paru en 2016, contant le combat d’une jeune migrante nigériane. 

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En 2010, elle publiait «Bonjour Anne» (Actes Sud), sur son amitié avec Anne Philipe, son éditrice qui fut pour elle «une rencontre capitale»: 

Elle m’a accueillie (recueillie ?) plusieurs étés à Ramatuelle lorsque ma vie n’allait pas très rondement.

Bernard Geniès y avait consacré une chronique enthousiaste. Nous la republions.

BibliObs

Bonjour. C’est un mot simple que l’on adresse aux vivants pour souhaiter que la journée leur soit agréable. Pierrette Fleutiaux le prononce, elle, à l’attention d’une disparue. Et elle dit: «Bonjour, Anne». Anne, c’est Anne Philipe, ethnologue, grande voyageuse, reporter, cinéaste, romancière. Epouse de Gérard Philipe, elle fut également éditrice. C’est elle qui publia en 1975 chez Julliard le premier roman de Pierrette Fleutiaux, «Histoire de la chauve-souris». Quand on aime l’écriture, quand on aime la littérature et quand on ambitionne de devenir écrivain pour le rester, c’est une chose que l’on n’oublie pas. 

Auteur d’une vingtaine d’ouvrages (romans, recueils de nouvelles, livres pour la jeunesse), Pierrette Fleutiaux a éprouvé le besoin de renouer, par-delà la disparition, les liens de cette relation. Comme si, soudain, elle désirait mieux connaître encore celle qu’elle a côtoyée durant de longues années. Une biographie? L’auteur de «Nous sommes éternels» n’entend guère se livrer à cette construction aride.

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Mais elle relit les livres d’Anne Philipe (en premier lieu, « le Temps d’un soupir », évocation bouleversante des derniers jours de la vie de Gérard Philipe), compulse les archives de Julliard et de Gallimard, retrace ses voyages, notamment en Chine, et se souvient de l’été à Ramatuelle. Des silhouettes se dessinent, comme celle de Claude Roy et, toujours présente, celle de Roger Grenier. Des images surgissent à nouveau qui font revivre cette femme singulière, à la fois fière et pudique, résolue et, parfois, mystérieuse.

Un étonnant dialogue se noue, porté par les phrases merveilleuses de Pierrette Fleutiaux. Ce n’est pas un livre de larmes qu’elle a écrit. C’est un livre qui dit ce qu’il peut y avoir de plus beau entre les êtres, cet effleurement des pensées, ce désir de partager – des moments, des sentiments, des émotions. On le sait : la vie est bien courte, trop courte. Alors en saluant Anne Philipe, en lui parlant, Pierrette Fleutiaux lui offre un supplément de temps, un répit contre l’oubli qui nous donne envie de lui dire aussi, à elle l’écrivain: «Bonjour, Pierrette Fleutiaux».

Bernard Geniès

« Bonjour, Anne », par Pierrette Fleutiaux, 
Actes Sud, 240 p., 20 euros.

BibliObs

http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20190228.OBS0995/pierrette-fleutiaux-disparition-d-une-eternelle.html?xtor=RSS-37

Gilets jaunes, sexe et Johnny : neuf fois Nicolas Mathieu sur Instagram

Prix Goncourt pour «Leurs enfants après eux», Nicolas Mathieu «mène une double vie» sur les réseaux sociaux. Notamment sur Instagram, l’application consacrée au partage d’images. Mais un écrivain ne se refait pas. Et sous des photos, pour la plupart extraites de films et soigneusement choisies par cet ancien étudiant en cinéma, il publie des textes écrits au débotté sur son téléphone portable qui ne perdent rien de leur qualité littéraire. «Des cartes postales» où il peut «s’exprimer en douce», dans lesquelles il est question d’amour, de désir, de vieillissement, de mouvement social et de trajectoires de vie… L’auteur a accepté que BibliObs publie quelques-uns de ces instantanés littéraires inédits.

Hélène Riffaudeau

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Gilets Jaunes

«Cette vie, elle ne l’avait pas voulue. Et au fond, ça n’avait pas tellement d’importance. Chez elle, tout le monde ou presque faisait son chemin comme ça, de la maternelle au BAC, un job, le mariage, deux mômes, les vacances, l’Auchan le samedi, le dimanche dans sa belle-famille. Avec un peu de chance et si le banquier était d’accord, on se faisait bâtir une petite maison un peu loin. Un crédit de plus. Il y avait déjà les deux bagnoles, le scoot du grand qui allait au lycée pro à 25 bornes et puis Cetelem, parce que les machines à laver crèvent toujours en même temps que la chaudière, c’est une règle.

Cette vie, elle s’était dévidée vite en somme, épuisante et belle, continuellement contrainte, rognée aux deux bouts, mais le mégotage n’empêche pas le bonheur. Bien sûr, les mecs faisaient chier, le mari qui ronfle et rouspète, des mains baladeuses, les chefs qui coupent la parole, les gamins qui dès 15 ans sont d’épouvantables petites brutes et qu’on attend la nuit, les yeux grands ouverts dans son lit, parce qu’ils zonent on ne sait où, fumant des bedos et enquillant les vodka-redbull.

Mais c’était sa vie en somme. Elle avait sa part, des baisers derrière l’école, une culotte qui glisse, le petit qui mange le dentifrice au lieu de se brosser les dents, son feuilleton sur la 3, les copines pour faire des tours en ville, pas souvent mais quand même.

Seulement, il s’était produit ça, sur ce rond-point : elle avait connu autre chose. Un déchirement dans la toile uniforme des jours. Et soudain, ce sentiment de poisse, cette main sur sa nuque, la résignation qui lui tenait lieu de sagesse s’étaient évanouis. Depuis, elle avait beau faire, une impression de grand écran ne la quittait plus. On pouvait les traiter de tout, de fachos, d’ignares, de salauds, et après ? Jamais une injure ne pourrait rien contre cette vie ressuscitée. Jamais leurs beaux discours ne lui ôteraient cette découverte : elle s’appartenait. À présent, elle était lasse, abattue, elle avait peur. Le vent tournait. Mais elle était sans regret.»

Johnny

«La première fois, tu es dans une cuisine chez ta nourrice. C’est bientôt l’heure de manger et la cocotte-minute siffle à intervalles réguliers. Il y a de la buée sur les vitres et à midi, on mangera du rôti de porc avec des haricots. À la radio, c’est l’heure de la Valise RTL. Tu as 5 ans, peut-être 6. Tu entends Johnny sur le transistor. Il chante «Dites au curé, dites au pasteur».

Tu as 15 ans et tu portes ta première cravate. Ta cousine se marie ce jour-là et tu picoles en cachette. C’est déjà l’adolescence. Tous les adultes sont des cons, tu es amoureux de Séverine, elle porte une veste Oxbow, elle te préfère Jim Morrison. Du coup, tu t’es laissé pousser les cheveux et tu ressembles à un lave-pont. A un moment, ta tête commence à tourner vraiment beaucoup et tu vas vomir derrière la salle des fêtes. Au loin, tu entends Gabrielle, tu brûles mon esprit.

Tu as 18 ans et tu vas bosser 15 jours à l’usine du coin, à l’empilage. Tu prends ton vélo chaque matin à 5 heures, tu embauches à 6. À l’époque, tu lis Bukowski, tu étudies l’histoire dans une FAC de ville moyenne où il pleut la moitié du temps, tu ne sais rien foutre de tes dix doigts. Au boulot, il y a ce type inoffensif qui t’a pris sous son aile. Tu as oublié son nom. Il gagnera le SMIC jusqu’au bout, ou à peu près. Il est content, en août il emmène sa femme et ses gosses à la plage. ça fera du bien, qu’il dit. Il ne lui reste plus tellement de cheveux déjà. Ce type restera dans tes tripes toute la vie. Il portait un t-shirt comme on en achète sur les marchés, avec un loup qui hurle à la lune et portait des bottes de moto. Il était tatoué. Tu te souviens qu’il avait appelé sa fille Laura.

Tu as 40 ans sur l’autoroute, il fait nuit, il tombe des cordes, tu écoutes Nostalgie. C’est toi qui perds tes cheveux maintenant. Tu es fatigué. Tu l’es tout le temps de toute façon. Tu as des casseroles, des regrets, une pension alimentaire à payer. Tu ne sais même pas où tu feras Noël cette année. Tu écoutes des tessons de refus au bout des poings. Ça dit quelque chose de toi, ça te serre la gorge. Et ils sont cent comme toi, sur cette route, dans des bleds, n’importe où, seuls, des hommes pareils.»

Charles clope

«Depuis l’enfance, c’est une longue leçon de choses. Il faut connaître sa table de neuf, le conditionnel et le futur antérieur, des fables de La Fontaine et les capitales qu’on ne verra jamais, Montevideo,
Oulan-Bator, Le Cap ou Canberra. Dans la cour de l’école, un grand marronnier fait de l’ombre. Les genoux au mercurochrome, les billes dans un trou, bientôt il y aura les filles, demain le baccalauréat et c’est déjà fini.

Jusque là, tout est allé très vite, et il a fallu gober chaque mensonge. On a grandi bêtement, sans avoir jamais sommeil et mourir n’était qu’un verbe du troisième groupe. Mais les événements se précipitent et c’est déjà l’heure de la grande course aux premières places. On a des nuits blanches et des gueules de bois. Une petite brune avec des yeux jaunes vous donne la main dans une gare de sous-préfecture. On note des dates sur des fiches bristol et les manuels d’économie sentent bon le Stabilo. Regarde, c’était hier et dans le rétro il n’y a déjà plus rien. Le paysage est devenu flou comme à travers la fenêtre d’un train. Tu te réveilles et un enfant dort dans la chambre à côté. Tes yeux sont lourds. Le temps a passé et le par cœur ne sert plus à rien. Il n’y aura plus d’examen blanc, plus de galop d’essai. Tu es rentré dans le dur, les rides, les cicatrices et ton crâne bientôt lisse. Tu dois tenir au boulot, faire lire les enfants, aller voir tes parents, demain c’est Noël, les magasins brillent, il faut passer chez Monop, le petit a encore chopé une laryngite et l’aînée est fière de ses seins qui poussent. Les jours ont désormais la densité du plomb et chaque heure est la poursuite du même effort.

Tu as compris maintenant ce qu’on ne dit jamais, la fatigue, le mors aux dents, cette formidable course d’endurance qui ira jusqu’au bout. Tu sais le fin mot de l’histoire. Cette vie n’était pas la tienne. Elle t’aura juste emprunté, comme un pont, une paire de chaussures. Elle te sera passée au travers en ne laissant qu’un chapelet de souvenirs vagues. C’est ta gloire et le piètre emploi de ta force. Réjouis-toi. Cette dépense est le seul sens ici-bas.»

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Dos noir et blanc

«La vérité de ton cul, la voilà. Il n’est pas question de pierres chaudes, d’albâtre ni du ressac de la mer. La vérité, c’est ton dos collé au mur et tout de suite, tu es trempée et tu dis mords-moi, embrasse-moi, sens comme j’attends. Il est quinze heures, il fait chaud, le matin tu as fait du sport et je cherche dans ton cou l’odeur de ta sueur. Tu enlèves ton jean, ta culotte, tu débordes de salive et tu es une plaie sucrée, un fruit, un mammifère, une putain. La vérité de ton corps, c’est celle-là, le besoin d’homme et la pluie, ton sourire au moment exact, et tes mots qui font bander plus dur, nos ventres collés, ce marécage parfait de nos sexes.

Mords-moi, baise-moi, ne t’arrête pas. Il faudrait que ça dure toute la vie, au moins deux heures, encore un peu je t’en prie. Tu ploies, tu tends ton cul, tu prends mes mains comme une excuse, un sursaut de tendresse qui masque mal le fond des choses : tu veux crever sous mon poids. Tu n’es qu’un appétit, une bête, viens, fais-toi toute petite entre mes bras. La vérité de nos après-midi, la voici, des draps à tordre et tes cheveux électrisés, nos manières de serpent, et pour finir ton grand corps accroupi dans la baignoire, tandis que tu effaces tout le bien que l’on s’est fait, sans vergogne, tu es belle et je cherche mes forces dans le lit saccagé.

Un chignon, un trait de mascara. Déjà, je ne te reconnais plus. Tu as renoué avec le mensonge de la civilisation. Il ne reste qu’un peu d’ironie dans ton œil pour rappeler le désordre de tout à l’heure. Reviens bientôt. On fera pire, je te promets.»

Fauteuil roulant

«Un jour, il te demande de l’aide à retirer son t-shirt et tu vois pour la première fois depuis très longtemps sa poitrine, les poils blancs, son ventre gonflé, ses bras réduits à rien. Ce sont pourtant ces mêmes bras qui t’ont porté autrefois. Des photos de vacances le prouvent. Tes souvenirs aussi sont là qui te l’assurent. Et les voilà si peu de choses à présent, ces bras qui t’ont tenu, qui t’ont soulevé, entre lesquels tu n’étais rien, avec ces mains qui te rattrapaient quand tu tombais de vélo et qui te donnaient des gifles quand tu répondais mal.

Il fait très beau derrière les rideaux baissés et dans cette chambre trop petite pour contenir tout le mobilier ancien, tu ne reconnais plus ce corps qui a servi à te nourrir, à t’habiller, à avoir des baskets neuves et une trousse Creeks à la rentrée, ce corps qui a travaillé presque 50 ans pour te protéger, que tu aies chaud l’hiver, et la mer l’été. Ce corps dont tu as cherché la chaleur et que bien plus tard, tu as détesté de toutes tes forces, parce qu’il te faisait obstacle quand tu voulais sortir, boire avec les copains, quand tu voulais vivre des choses et donc le tuer. Et le voilà qui finit là, pour de bon, sous tes yeux et dans la lumière diffuse de juillet.

Incrédule, tu constates les dégâts, l’odeur méconnaissable, le muscle qui a fondu, la peau devenue pâle et puis surtout ce crâne nu, si vulnérable, si peu fait pour la guerre, rose comme celui d’un enfant, et qu’on voudrait protéger du creux de la main. Alors, tu te prends presque à regretter de ne plus être ce gamin qui jouait aux billes sous le grand marronnier, lisait «Les tuniques bleues» à l’heure de la sieste et ne savait du temps que l’impeccable rotation des années scolaires et des étés tant attendus. Ton enfance est loin, aujourd’hui. Tu n’es plus si pressé de voir le temps passer et les vacances venir. Ce corps sous tes yeux, c’est aussi une promesse. Tu penses à ton fils qui a passé la nuit dans une cabane perchée dans un arbre. Tu le racontes à ton père et ça le fait rire.»

Romy et les mains noir et blanc

«Il y a des gens qui savent. Ils savent louer de grandes maisons en bord de mer pour une bouchée de pain, ils ont des trucs pour éviter les bouchons et choisir un bon matelas, du Bourgogne ou un itinéraire plus rapide à travers cette ville qui est la leur. Ils savent boire et faire du ski, avoir des maîtresses, grimper les échelons, passer des coups de fils pour prendre des nouvelles et organiser ces longues tables autour desquelles s’épuisent des amitiés de 20 ans, et puis l’on se tape dans le dos, rentrez bien, on remettra ça. Ils savent vivre, ils en profitent, on les reconnaît à leurs gestes, des sourires, leurs maisons où courent des enfants. Plus tard, à la fin, ils laisseront des souvenirs, des clefs dans des tiroirs, des disques durs pleins de photos, un sanglot sur un visage de femme.

Moi je ne sais rien, sauf que je t’ai perdue un jour de grand soleil. Tu criais dans une pièce blanche. Je pensais aux voisins, au scandale. Je voulais que tu te taises. Même là, je te trouvais belle. Je songeais à ceux qui savent et à la distance entre nous. Je voyais encore chaque ride, chaque détail, tes imperfections avec un plaisir d’amant. Je voyais ta longue robe et dedans ton cul, tes hanches et puis tes seins, je voyais tes semelles plates, tes yeux qui suppliaient, cette bouderie qui ne quitte jamais ta bouche et d’un mot, je nous ai tués. Je ne sais toujours rien, même pas le regret. Le monde est un vaste spectacle où tu t’en vas. Je ne t’attends plus. Comme après un tremblement de terre, je redoute les répliques, la suite, la famine, les chiens errants et dans les décombres, les restes déchiquetés du bonheur que j’avais presque connu avec toi.»

Romy dans les bras

«Ecoute-moi. Demain, nous serons vieux et lents. Il y aura tes enfants et tes dossiers, tes lessives et les gens au bout du fil, des lois et des embouteillages, le brouhaha du dîner et le trop plein de tes journées. Demain, tu seras loin et chacun dans notre coin, nous devrons faire bonne figure. Demain, il faudra à nouveau respirer, gagner de l’argent et remplir le frigo, aller chercher les petits à l’école et lire des journaux, rire encore et vieillir aussi, peu à peu, inévitablement. Ce métier de vivre, nous le ferons du mieux possible, toi et moi, l’un sans l’autre et le temps sera toujours plus épais entre nous. Et nous finirons par ne plus savoir ce que fait l’autre, où il se trouve et s’il pense à nous. Ne dis rien. Écoute-moi. Nous existerons malgré cela, la distance et puis l’oubli. Ce sort là, nous allons le connaître et il ne nous fera même pas si mal, c’est encore le pire.

Mais tu dois savoir qu’aujourd’hui, à cette terrasse et dans le gris, je t’ai trouvée belle à crever. J’ai pris mon temps et je t’ai regardée comme une dernière fois. J’ai pris tes rides, le trait noir au coin de l’œil, ta peau, le grain de beauté dans ton cou, un cheveu blanc, ta bouche rose et moelleuse comme du bubble-gum, les ongles cassés, la bague en argent, la paille avec laquelle tu t’es nettoyé les dents. J’ai tout regardé avec une patience de bête. J’ai tout écrit dans mon ventre qui me faisait mal et cette minute-là, demain ne pourra rien contre elle. Je ne te ferai pas cet aveu ridicule, ces trois mots qu’on se dit tard, au lit et dans le noir. Tu ne l’as pas su et un jour nous serons vieux et lents, et bientôt morts. Mais cet instant-là fut le nôtre. Tu trouvais mon regard stupide et fixe. Je faisais provision de toi. Je t’emportais en détail. Je goûtais cette plaie qui est de te savoir perdue d’avance.»

“Hitler ! Burp ! Enculés !” On était à la remise du prix Goncourt 2018

Romy gros plan

«Il n’y a pas de ville assez grande pour contenir ce matin. Le café avait pourtant le même goût que la veille. Par les fenêtres entrouvertes, les rues jouaient leur inlassable partition. Sur la nappe blanche, je comptais des miettes de pain. Il faisait chaud et mal comme dans un roman de Marguerite Duras. Et puis ton Uber est venu et c’était tout. Le reste n’est que la longue histoire du temps qui passe. Des rires et des engueulades, des douches tard dans la nuit, des yeux cernés, ton corps lourd comme une pâte, tes pieds qui cherchaient les miens.

Chaque jour, nous menons nos carrières incertaines, nos vies de ficelle. Des maisons, des livres d’enfants, des dimanches gâtés par la pluie, ce million d’heures de servitude, au bureau, à la plage ou au volant. Partout, il nous faut poursuivre ce labeur, ce désordre d’appétits, de hantises et de chiffres qui nous tient lieu de civilisation. Toi comme moi, nous refaisons à longueur de temps ce monde au bord du gouffre, un sourire aux lèvres, un œil sur nos écrans. Nous sommes malgré nous de cet empire de la vitesse et des petits arrangements.

Et aucune ville n’est assez grande pour contenir ce matin lucide où j’ai perdu le refuge de ton cul et retrouvé le monde désolant. Je voudrais pour finir que tu sois laide et vieille et que nous ne soyons plus que ce miroitement d’œil dans la pénombre, quand d’un murmure, tu disais “viens”. Aucune ville ne peut contenir l’immensité de ton départ et le vide qui occupe maintenant ta place entre mes mains.»

Stylo et cigarette

«Il avait pris l’habitude de lui écrire ces petits mots sur Instagram. Ainsi, leur histoire avait sa vitrine. C’était une manière de surmonter les clandestinités, de se donner à soi-même et aux autres le spectacle d’une relation enviable. Leur tendresse pouvait alors se nourrir de l’approbation d’amis dans la confidence, de lecteurs inconnus, de passants innocemment charmés. Chaque like prodiguait sa cargaison de plâtre et consolidait leur piètre édifice. Privé de ces vitamines, le lien entre eux se serait peut-être anémié. Lui faisait l’intéressant, elle se flattait ; le numéro était bien rôdé.

De toute façon, les réseaux remplissaient pour tout le monde cet emploi de faux-monnayeur. Chaque tweet avait son arrière-cour. Chaque paysage portait en lui la déception d’un hors-champ. Derrière la moindre protestation de joie, on pouvait parier sur un fond de détresse. Mais ce jour-là, il ne fit pas d’effort, il ne chercha pas à plaire. Il se contenta de dire : ce soir, je serai là. Je veux tout. Prépare-toi. Le lisant, elle sourit et peu à peu, s’impatienta.»

BibliObs

http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20190227.OBS0920/gilets-jaunes-sexe-et-johnny-neuf-fois-nicolas-mathieu-sur-instagram.html?xtor=RSS-37

“Tous les brochets vont à l’université” : deux romancières contre la hausse des frais d’inscription pour les étrangers

Elitza Gueorguieva et Aliona Gloukhova pourraient-elles devenir écrivaines en France aujourd’hui? La première est née à Sofia, la seconde à Minsk. Leurs routes se sont croisées à Saint-Denis, à l’université Paris 8, où elles ont toutes deux suivi le master de création littéraire animé, entre autres, par la romancière Olivia Rosenthal. En 2016, Elitza Gueorguieva  a publié son premier livre «les Cosmonautes ne font que passer» (Verticales) et deux ans plus tard, Aliona Gloukhova faisait paraître le sien «Dans l’eau je suis chez moi» (Verticales). 

A la fin de l’année dernière, le gouvernement a annoncé une forte augmentation des frais d’inscription pour les étudiants «extra-communautaires», c’est-à-dire hors de l’Union européenne, qui devront s’acquitter, dès la rentrée 2019, de 2 770 euros par an en licence et 3 770 euros par an en master – contre 170 euros en licence et 243 euros en master à l’heure actuelle.

Devenir écrivain, ça s’enseigne comment ? Enquête sur un master de création littéraire

Dans deux textes qui se répondent, Elitza Gueorguieva et Alina Gloukhova racontent leur expérience d’étudiantes en France, ce que cela leur a apporté, mais aussi ce qu’elles ont apporté à notre pays, à sa langue, à sa littérature. Priver d’accès à l’université de jeunes étrangers, c’est se priver de talents potentiels, de romanciers en puissance et d’un renouvellement de notre littérature.

«On n’est pas toujours la bienvenue quand on a un nom imprononçable»

Par Elitza Gueorguieva

Je suis venue étudier à l’université en France il y a environ 20 ans, je ne l’avais pas spécialement choisi ainsi – ce sont mes parents qui insistaient, c’est tout de même le pays de La Fontaine, de Molière et de Sylvie Vartan, bulgare elle aussi et surtout chanteuse préférée de ma grand-mère. Mes parents se sont saignés pour réaliser ce choix car vivre en France était bien plus coûteux que vivre en Bulgarie et à cette époque les étudiants étrangers n’avaient pas le droit de travailler la première année de leurs études.

Pour m’inscrire à la fac il fallait que j’obtienne une carte de séjour. En arrivant à la préfecture de Lyon, j’ai eu l’audace de demander ce qu’un RIB veut dire, on m’a suggéré, en guise de réponse, de revenir lorsque j’aurais appris le français. La seule chose que le mot rib m’évoquait à cet instant c’est un poisson, riba en bulgare. Pour un court instant je me suis imaginée revenir avec un brochet que j’aurais ramassé dans la Saône, ou au moins, une boîte de sardines à échanger contre le droit de séjourner dans cette nouvelle mer plein de requins.

L’université doit-elle accepter tout le monde ?

On n’est pas toujours la bienvenue quand on a un accent ou un nom imprononçable. Le brochet est parfois renvoyé à la marge. Ce n’est pas un endroit confortable mais c’est aussi un répit, une cachette d’où l’on voit les autres différemment. Mon brochet a été propulsé dans des directions multiples, j’ai choisi qu’il s’échappe dans les eaux jusqu’à Saint-Denis, à l’université Paris 8, à la marge de la ville, mais pas que. Là-bas il a pu migrer longtemps entre les étages, les pensées, les disciplines et les accents multiples où ses écailles ont pu prendre de l’éclat.

“Des accents à exploser la table de mixage”

Longtemps il était stimulé par cet endroit de passage, peuplé d’autres créatures inouïes. En cinéma documentaire à Paris 8, il y avait autant d’étrangers que de Français. Nous formions une bande de brochets cosmopolites, nous nous échangions nos récits et nos idées, nous nous nourrissions de nos cultures pourtant si éloignées. Nous parlions tous parfaitement le requin avec des accents à exploser la table de mixage de nos films. Saint-Denis était devenu le centre du monde.

J’ai écrit mon premier roman dans cette même université multi-espèces. Je ne me serais pas aventurée dans les profondeurs de mon passé si j’étais restée chez moi et si je n’étais pas encouragée par celles et ceux qui m’ont formée. Il m’a fallu voyager 2400 km et dix ans pour me fabriquer une langue hybride, impure, flottant entre les mondes et retourner dans mon pays, en fiction. Écrire dans une autre langue, c’est comme être accroché à un filet invisible. Dans la panique, on s’agite et on peste contre le monde, avant de réaliser que la perte de repères peut être un exercice intéressant. Car c’est en se mettant en danger qu’on ouvre son esprit à l’imaginaire, qu’on devient aux aguets, qu’on se réveille.

Un cursus universitaire pour devenir écrivain

Pour toutes ces raisons j’ai choisi d’écrire mon roman en français, sous la direction d’une auteure française, de le publier dans une maison parisienne, il est archivé à la Bibliothèque Nationale de France. Bien que je sois classée en littérature française et que je vive ici depuis 20 ans on a ajourné ma demande de nationalité car je ne paye pas assez d’impôts. Et voici une question de brochet que je me pose: jusqu’à quand le capital symbolique sera-t-il dévalorisé au seul profit du capital économique? La vérité est que ma grand-mère aurait pu écouter mille chansons de Sylvie Vartan, jamais elle n’aurait pu me payer les droits d’inscription qu’on propose actuellement. Les brochets en ont marre de saigner.

«La langue française comme un endroit de passage»

Par Aliona Gloukhova

Je suis venue en France en 2013, au mois d’août. Le printemps de la même année, mes amis chiliens m’ont parlé de Paris 8, ils m’ont dit que c’était une université ouverte. Ou non, tout a commencé un peu plus tôt: en fait mon pays n’a pas d’accès à la mer. C’est peut-être pour cette raison que mon père l’a quitté en 1995 pour faire un tour du monde en bateau. En 2010 je me suis mise à écrire son histoire, mais en français, la langue qu’il ne parlait pas, personne ne la parlait autour, alors j’ai voyagé comme mon père, mais ce voyage était intérieur.

En 2013 quand j’ai postulé pour le master de création littéraire j’avais 50 pages du texte. J’ai été admise et j’ai débarqué à Paris avec deux valises, un brouillon en français éclaboussé, et une angoisse. Ce n’était pas comme faire le tour du monde en bateau, mais plutôt comme sauter d’en haut dans l’eau froide.

L’immigration entre (enfin) au Collège de France

Pour travailler en France,  j’avais besoin d’ouvrir un compte dans une banque, un homme gentil en costume et cravate m’a dit que les citoyens de mon pays ne pouvaient avoir un compte ni dans sa banque ni dans aucune autre en France, parce qu’on était sur une liste spéciale. Je ne sais toujours pas pourquoi il m’a menti, mais je me suis sentie provenant non seulement d’un pays qui n’avait pas accès à la mer, mais d’un pays pourri tout court.

“Un obstacle de trop”

Pourtant les deux ans pendant lesquels j’ai travaillé sur mes textes biscornus et bégayants à Paris 8, je ne me sentais pas comme quelqu’un à qui il manquait quelque chose, mais comme quelqu’un qui pouvait partager ce qu’il avait en plus. Je n’étais pas étrangère, j’avais juste ma langue française à moi, avec des zones vides, des notions floues, des mots inventés.

Les articles y étaient parfois embrouillés ­– parce qu’il fallait être indéfini pour se définir. Les genres  des mots y étaient confondus parce que c’était bien d’être à la frontière. Quand je me retrouvais parmi ceux qui étaient comme moi, la langue française était comme un endroit de passage, métissée, hybride. Je me demande aujourd’hui comment elle sera, la prochaine année, quand il y aura, dans les universités, 80% d’étrangers en moins en raison des droits d’inscription devenus très élevés.

Mais pourquoi vouloir devenir écrivain en 2018 ?

Aujourd’hui je comprends que mon voyage vers la mer n’a pas commencé quand mes futurs éditeurs m’ont dit  que le livre allait paraître vers 2018, mais cinq ans avant lors de la soirée d’ouverture du Master à la Maison de Poésie, quand  Olivia Rosenthal nous a dit qu’on était déjà tous écrivains. Je n’étais plus étrangère. Et même si j’avais toujours de l’angoisse, comme quelqu’un qui se retrouvait subitement dans l’eau glaçante, dans cette eau je me sentais chez moi.

Je pense que quand on fait un saut dans l’eau et qu’on commence une autre vie, c’est important de sauter d’assez haut pour se rendre compte du défi et concentrer ses forces. Par contre si les obstacles se multiplient, à un moment donné il y en a trop et on n’ose jamais, ou si on ose, on se casse. Je pense que si je devais payer les droits d’inscription que l’on impose aujourd’hui aux étrangers, ça aurait été eu un obstacle de trop et je n’aurais jamais sauté.

“Nous sommes tous indésirables” : que s’est-il vraiment passé aux Beaux-Arts en 68?

Même si j’ai finalement eu mon compte bancaire et mon contrat, travailler à mi-temps ne pouvait pas payer mes études. Si c’était aujourd’hui, je n’aurais peut-être jamais écrit Dans l’eau je suis chez moi ni vu l’océan. Après, la piscine municipale de 25 mètres du quartier central de Minsk peut être une option aussi. Mais quelque chose me dit que ça peut devenir mortel pour un brochet.

Invité de BibliObs

Elitza Gueorguieva et Aliona Gloukhova, romancières

http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20190227.OBS0895/tous-les-brochets-vont-a-l-universite-deux-romancieres-contre-la-hausse-des-frais-d-inscription-pour-les-etrangers.html?xtor=RSS-37

Comment “le Mur invisible” est devenu la nouvelle bible écoféministe

Pour le journaliste littéraire, c’est le coup dur. Car il a suffi d’une critique publiée sur Instagram pour relancer les ventes d’un classique de la littérature autrichienne. Voilà quelques semaines que «le Mur invisible» de Marlen Haushofer s’arrache dans les librairies françaises et francophones et sur les sites de vente en ligne. Chez Ici Grands Boulevards, dans le IIe arrondissement de Paris, on s’étonne: «On en vend toutes les trois secondes, c’est la folie, qu’est-ce qui se passe?» Sur le site de la Fnac, le titre se classe dans le top des meilleures ventes livres, sur Amazon.com dans les meilleures ventes de littérature de langue allemande.

Qu’est-ce que l’écoféminisme ?

Un regain d’intérêt étonnant, que l’on doit à Maureen Wingrove, une dessinatrice aussi connue sous le pseudo de Diglee. Sur Instagram, elle partage le 16 janvier dernier sa trouvaille à la Fnac de Lyon Bellecour. D’abord dans une «story» en vidéo, ensuite dans un post 
Au cours d’une balade à la Fnac je suis tombée sur ce roman dont je ne savais rien: la couverture m’a attirée (et le fait que ce soit une autrice) et j’ai lu une page au hasard. Les larmes me sont montées immédiatement. J’ai rapidement parcouru le dos, mais je savais déjà qu’en rentrant, j’allais le lire. Résultat: quatre jours de lecture avide.» 

La jeune femme fait part de son enthousiasme débordant:

Je sais déjà que jamais, jamais je n’oublierai cette lecture. Elle m’a meurtrie, elle m’a nourrie, elle m’a marquée au fer. Impossible d’enchaîner tout de suite, je suis encore trop remuée.»  

“On ne peut pas parler de livre inconnu”

Publié dans sa langue originale en 1963, «le Mur invisible» raconte l’histoire d’une femme qui part en vacances dans la campagne alpine et se retrouve inexplicablement piégée derrière un mur transparent et infranchissable. Si la femme, dont on ne connaît pas le nom, est le seul être humain, la nature n’arrête pas sa course. Le soleil continue de briller, la neige de tomber, les végétaux de pousser. 

« M’obliger à écrire me semble le seul moyen pour ne pas perdre la raison», écrit la narratrice dans ce journal de bord où elle détaille l’apprentissage d’une vie autosuffisante, faite de jardinage et de bricolage. Pour cette quadra, mère de deux enfants, les animaux deviennent des compagnons, des amis, des alliés. Il y a la vache Bella, le chien Lynx, la «vieille chatte» et Tigre, sa progéniture. 

Mona Chollet : la sorcière est l’avenir de la femme

Avec ses 48.000 abonnés, Diglee jouit d’une certaine influence sur internet. Autrice de plusieurs BD, elle avait été propulsée par ses débuts bloguesques d’autofiction. En 2017, elle racontait à «l’Obs» comment sa «déconstruction féministe s’est faite en public, que ce soit par des articles de blog ou sur les réseaux sociaux». La jeune femme partage désormais de nombreux coups de cœur de lecture de romans et d’essais ayant trait au féminisme, comme ceux de Manon Garcia, Mona Chollet ou Maggie Nelson.

Après son premier post, elle dit avoir reçu «plus de 1000 messages» de personnes s’étant procuré le livre grâce à elle. Chez Actes Sud, on s’en réjouit: «C’est comme si tout à coup, quelqu’un conseillait ce livre avec un énorme mégaphone», analyse l’éditrice Marie Desmeures. Selon Pauline Migeon, en charge de la communication digitale, «c’est la première fois qu’on peut établir un lien de cause à effet entre les réseaux sociaux et la vente de livres» pour la maison d’édition arlésienne. Jusqu’à provoquer une rupture de stock, et réimprimer 5000 nouveaux exemplaires en urgence. 

« Je ne suis pas étonnée que ce livre plaise. C’est un ouvrage de notre fond qui a toujours tourné rapidement», indique Marie Desmeures. En tout, «le Mur invisible» s’est vendu à 56.000 exemplaires. «On ne peut donc pas parler de livre inconnu. Les libraires l’ont adopté et le défendent très régulièrement.» Une première édition est sortie en 1985, vendue à 6500 exemplaires, «quasiment un best-seller» à l’époque. Une deuxième sort en 1992 chez Babel, écoulée à 48.000 exemplaires. «Je connais beaucoup d’auteurs qui voudraient avoir un écrit un livre inconnu à ce compte-là», se marre l’éditrice. En 2005 enfin, le roman devient même un «livre emblématique» des «Inépuisables», une collection destinée aux collectionneurs, avec façonnage à l’ancienne comprenant marque-pages et dos toilé.

Pas d’Adam dans mon jardin d’Eden

Ecrit dans un contexte de guerre froide, le roman traduit les angoisses d’une escalade militaire. «Il peut être lu comme faisant allusion à une guerre nucléaire. Aujourd’hui, on penserait davantage à un cataclysme climatique. Il n’en est que d’autant plus d’actualité», analyse Marie Desmeures.

« Le Mur invisible » peut aussi être considéré comme un plaidoyer écoféministe, cette idée née au milieu des années 1970 selon laquelle domination des femmes et domination de la nature sont intimement liées. Grâce à un événement surnaturel, l’héroïne et la forêt sont libérées de la société régie par les hommes. La narratrice trouve alors une autonomie et une liberté qui lui permet d’échapper enfin à l’étroitesse d’une existence régie par les trois «K» (Kinder, Kirche, Küche, enfants, cuisine et Eglise). 

Quand je me remémore la femme que j’ai été, la femme au léger double menton qui se donnait beaucoup de mal pour paraître plus jeune que son âge, j’éprouve pour elle peu de sympathie. Mais je ne voudrais pas la juger trop sévèrement. Il ne lui a jamais été donné de prendre sa vie en main. Encore jeune fille, elle se chargea en toute inconscience d’un lourd fardeau et fonda une famille, après quoi elle ne cessa d’être accablée par un nombre écrasant de devoirs et de soucis. Seule une géante aurait pu se libérer et elle était loin d’être une géante, juste une femme surmenée, à l’intelligence moyenne, condamnée à vivre dans un monde hostile aux femmes, un monde qui lui parut toujours étranger et inquiétant.»

Devant un environnement sauvage, les angoisses s’effacent, comme celle ô combien contemporaine du harcèlement de rue.

Je n’ai jamais eu peur la nuit dans la forêt alors qu’en ville je ne me suis jamais sentie tranquille. Pourquoi en est-il ainsi, je l’ignore, sans doute parce que dans la forêt je n’avais pas peur de rencontrer des hommes.»

Pour elle, c’est un jardin d’Eden dans lequel elle n’a pas besoin d’Adam. Un lieu de plénitude qui rend obsolète le système capitaliste.

Auparavant j’allais toujours quelque part, j’étais toujours pressée et exaspérée car partout où j’arrivais je devais attendre mon tour. J’aurais pu tout aussi bien flâner en route. Il m’arrivait de prendre conscience de mon état et aussi de l’état du monde, mais je n’étais pas capable de me démarquer de cette vie stupide. […] Ici, dans la forêt, je me trouve enfin à la place qui me convient.»

Mais pourquoi avons-nous torturé et brûlé les sorcières ?

Engouement renouvelé 

Peut-être encore plus que dans les années 1970, la tentation est grande aujourd’hui de s’isoler dans une cabane au fond des bois et d’échapper à la dureté ambiante du monde. C’est sans doute ce qui justifie l’engouement renouvelé pour l’ouvrage de Marlen Haushofer, de plus en plus citée par des romancières et chercheuses.

Dans « L’Etang » (L’Olivier, 2018), l’Irlandaise Claire-Louise Bennett ne tarit pas d’éloges sur le livre, à travers le flux de conscience de sa narratrice: «les profondes répercussions existentielles et cosmologiques qu’un si extraordinaire isolement entraîne sont […] magnifiquement dépeintes et il est tout à fait impossible d’arrêter de lire parce que dans un sens on veut aller où elle va; on veut courir à sa perte exactement comme elle court à la sienne.» En se coupant les ongles de pied dans sa salle de bains, elle finit sa réflexion ainsi:

[…] j’ai l’impression que quelque chose me hante encore ou même que c’est moi qui hante encore quelque chose, ce qui veut dire que le livre continue au-delà de sa fin, et je ne doute pas que c’était là le souhait suprême de l’auteur.»

Dans une interview donnée à France Culture début février, Corine Pelluchon parle de la «tendresse pour les animaux» contenue dans ce «magnifique ouvrage». «Il faut un certain dépouillement psychique pour accueillir l’altérité des animaux», dit la philosophe qui s’est fendue de la lecture d’un extrait à l’antenne:

J’avais toujours aimé les bêtes, mais à la manière superficielle des citadins. Et quand soudain je me mis à dépendre entièrement d’elles, et toute seule, tout devint différent. On raconte que des prisonniers ont réussi à apprivoiser des rats, des araignées et des mouches. Je pense qu’ils n’ont fait que se plier à leur situation. Les barrières entre les humains et les animaux tombent très facilement. Nous appartenons à la même grande famille et quand nous sommes solitaires et malheureux, nous acceptons plus volontiers l’amitié de ces cousins éloignés. Ils souffrent comme nous si on leur fait mal et ils ont comme nous besoin de nourriture, de chaleur et d’un peu de tendresse.»

Modèle survivaliste

Avec « le Mur », Marlen Haushofer semble aussi avoir défini un archétype des romans survivalistes au féminin. On peut notamment le rapprocher de «Dans la forêt» (Gallmeister), succès retentissant outre-Atlantique dans les années 1990 que le lecteur français a dû attendre jusqu’en 2017. L’histoire de deux sœurs rescapées d’une catastrophe et qui triomphent de prédateurs en tout genre en apprivoisant la nature. C’est en prenant soin des poules, en cultivant leur potager, en stockant leur récolte dans des bocaux et en pilant les glands pour faire de la farine qu’elles s’émancipent. 

Sophie Divry dit s’être inspirée du «Mur invisible» pour «Trois fois la fin du monde», paru à la fin de l’été 2018 chez Notabilia. Une façon d’adapter la robinsonnade à notre époque et en version masculine. Comme l’héroïne de Marlen Haushofer, Joseph Kamal expérimente la vie dans la nature après une catastrophe nucléaire qui lui évite de croupir en prison. Lui aussi tisse des liens très étroits avec des animaux: il y a Chocolat le mouton et Fine la chatte. Mais entre le jeune homme qui souhaitait du fin fond de sa cellule en finir avec cette «saloperie d’humanité» et la nature hostile qu’il s’efforce de maîtriser, le gouffre est grand. 

“My Absolute Darling” : “J’ai toujours su que ça allait être un livre douloureux”

Ce que nous dit le livre de Sophie Divry, moins existentiel et plus succinct que celui de son modèle autrichien, c’est que la nature n’a intrinsèquement aucune valeur morale. Les arbres, les fleurs, et le soleil ne sont pas là pour sauver l’homme. Ils sont. C’est à l’homme d’en tirer son parti, seul ou à plusieurs. Ce que disait déjà dans sa sagesse la diariste du «Mur invisible»: 

Les orties continueront à pousser, même si je les arrache cent fois, et elles me survivront. Elles ont tellement plus de temps que moi. Un jour, je ne serai plus là et plus personne ne fauchera le pré, alors le sous-bois gagnera du terrain puis la forêt s’avancera jusqu’au mur en reconquérant le sol que l’homme lui avait volé. Quand mes pensées s’embrouillent, c’est comme si la forêt avait commencé à allonger en moi ses racines pour penser avec mon cerveau ses vieilles et éternelles pensées. Et la forêt ne veut pas que les hommes reviennent.»

Amandine Schmitt

Le Mur invisible,
par Marlen Haushofer,
traduit de l’allemand par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon,
Actes Sud, 352 p., 8,70 euros.

Amandine Schmitt

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“Amours solitaires” : défense et illustration du SMS amoureux

Il y a 278 textos enflammés dans le livre «Amours solitaires». Une idylle, de la rencontre à la rupture, de «Je me demande ce que fait l’internet de nos cœurs aujourd’hui» à «Apparemment nous n’avons plus rien à vivre ensemble» en passant par «Viens, on construit quelque chose de beau», ce succès de librairie (50.000 exemplaires écoulés) vise à prolonger l’art épistolaire grâce à un habile puzzle oulipien composé de SMS anonymes récoltés en ligne. Alors, quand, dans la foulée, on envoie un texto à Morgane Ortin, l’auteure, une étrange impression d’intimité se dégage.

Cheveux plaqués, boucles d’oreille imposantes et veste couleur rouille: la jeune femme de 28 ans, que l’on rencontre début février dans un café du XXe arrondissement, a l’assurance et le charme d’une it-girl. Installée à Paris depuis une petite dizaine d’années, cette martégale d’origine a quitté son poste de directrice éditoriale chez Des lettres, petite maison d’édition spécialisée dans la correspondance, avant de se consacrer à plein temps à la gestion d’@amours_solitaires, le compte Instagram qui a tout démarré, et de divers projets éditoriaux.

Tombée «amoureuse de l’amour», Morgane Ortin veut «réenchanter les réseaux sociaux» et inciter les gens à montrer leur vulnérabilité. A l’heure où des affaires de cyberharcèlement sont au cœur de l’actualité, sa démarche n’en est que plus rafraîchissante. Interview.

Pour écrire une magnifique lettre d’amour, lisez donc ces 6 modèles indépassables

BibliObs. Comment avez-vous imaginé le compte Instagram @amours_solitaires?

Morgane Ortin. En février 2017, je tombe amoureuse d’un garçon qui porte le prénom de l’amour: Roméo. On s’envoyait des très jolis messages que j’avais peur d’oublier. J’ai toujours rangé les lettres d’amour qui ont compté dans des boîtes que j’appelle «aux choses importantes». A l’heure du numérique, la question de la sauvegarde se pose: comment ne pas oublier et préserver notre mémoire? Surtout que je n’ai jamais rien compris à la sauvegarde iPhone, le cloud, tout ça. Pendant un moment, je faisais des captures d’écran, mais elles finissaient complètement noyées dans le flot de la pellicule photo. Ça ne convenait pas: il fallait un lieu où je pouvais stocker ma propre mémoire amoureuse. 

Rapidement, j’ai pensé à Instagram, parce que c’est le royaume de l’image et que ça m’intéressait de travestir la plateforme en y publiant du texte. J’ai ouvert le compte @amours_solitaires en dix minutes, en référence à la chanson «Amoureux solitaires» de Lio. 

C’est osé de publier des messages intimes sur une plateforme publique.

C’étaient des mots qui me bouleversaient tellement que j’avais envie d’en faire profiter les autres, même si j’étais freinée par une énorme barrière de pudeur. Pendant très longtemps, je n’ai pas révélé que j’étais derrière ce compte, ni que ces messages étaient les miens. 

Les gens ont commencé à m’envoyer leurs propres messages. J’étais loin d’imaginer que ça arriverait: comment pourraient-ils confier leur intimité à quelqu’un dont ils ne connaissent même pas l’identité? Je me suis dit: c’est ça le projet, c’est aller visiter d’autres intimités parce que la mienne va vite être restreinte. Forte des premiers envois reçus, j’ai commencé à faire des appels à contribution. Aujourd’hui, je reçois 800 à 900 messages par jour.

Comment faites-vous pour les traiter ?

J’ai pris un retard dingue. Ça commence à devenir de plus en plus compliqué. J’ai mis en place un site internet pour que les gens envoient leurs captures d’écran, parce que la messagerie Instagram est catastrophique au niveau de la mémoire. Je lis, je trie toute la journée, c’est un énorme travail d’archivage. En ce moment, j’ouvre à peine les messages du mois de septembre. Mais c’est très bien: ça veut dire qu’un vrai mouvement de libération de la parole est en train de se produire.

Est-ce que vous faites le suivi des histoires d’amour que l’on vous envoie?

Oui. J’ai l’impression de vivre des milliers d’histoires d’amour différentes chaque jour. Enormément de personnes me tiennent au courant des événements, de ce quel tel message a provoqué. Ils me demandent beaucoup de conseils. Je suis sans cesse en train d’expliquer par message privé que je ne suis pas coach ou thérapeute et ne souhaite pas le devenir. Je pense qu’ils sentent qu’il y a une oreille attentive et qu’ils se disent que je lis tellement de choses que j’en deviens omnisciente. Comme si je pouvais avoir un avis sur tout. Alors que je me vois davantage comme une cheffe d’orchestre. 

“Gui aime-moi ! Je veux tout le vice et toute la volupté” : Apollinaire par Lou

“Le ‘Vu’, c’est une horreur”

Quel est le SMS amoureux idéal? 

Il n’y en a pas. Ce serait dommage de donner des règles. Le plus beau, c’est quand on fait des choses qui sont fidèles à ce que l’on ressent, ce que l’on pense et à notre manière de s’exprimer. Je retrouve des passages d’un texto à l’autre parfois, mais j’encourage les gens à ne pas copier/coller, plutôt à s’en inspirer et à formuler par eux-mêmes ce qu’ils ressentent. Au final, ce qui marche le mieux c’est le message spontané et naturel.

Quelle est l’idée derrière le livre paru chez Albin Michel en octobre dernier? 

Je n’avais pas envie de faire un best-of, mais d’avoir une approche éditoriale différente. Au même moment naissait une frustration chez les abonnés au compte Instagram: ils voulaient connaître la suite des messages. On me demandait sans cesse ce qu’il était advenu des couples: se sont-ils retrouvés, séparés? Dans le même temps, je voulais répondre à la question de manière créative. 

C’est ce qui a donné ce roman épistolaire 2.0: reconstituer une histoire d’amour avec les messages reçus, en les faisant se répondre les uns aux autres. Aucune narration, si ce n’est des dates, des heures et des chapitres. On suit l’histoire de deux personnes uniquement à travers ce qu’ils écrivent. C’est une sorte de cadavre exquis, un puzzle que j’ai composé pendant un an avec 278 messages venant de contributeurs différents.

Pourquoi avoir inséré des pages blanches? 

J’avais envie que le livre soit immersif. Qu’on se sente pris dans l’histoire, comme devant un écran, vide ou pas. Le silence aujourd’hui, c’est terrible, c’est de la tyrannie! Le «Vu» est une horreur. Les petits points qui apparaissent mais qui ne sont jamais envoyés sont une horreur. 

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“On te fait croire que si tu dis “je t’aime”, t’es la plus grosse des fragiles”

Vous tordez le cou à l’idée que la lettre d’amour est morte.

J’avais à l’esprit l’idée de montrer que les médias font fausse route quand ils disent que la technologie nous aliène, que les lettres ont disparu, que les jeunes écrivent mal, que l’image a remplacé le mot. En réalité, on ne s’est jamais autant écrit qu’aujourd’hui, via SMS, messageries instantanées, chats, mails. Surtout, on écrit bien. J’en avais l’intuition quand je voyais ce qu’on s’envoyait avec mes amis et mes amours. J’étais déjà persuadée que nous n’étions pas un microcosme qui écrivait bien, mais que c’était le cas de plein de personnes. La lettre d’amour n’est pas morte, elle a juste évolué avec les supports que nous offrent la technologie. 

Les sentiments positifs paraissent rares sur internet.

Je voulais remettre sur le devant de la scène le sentiment, les émotions, et arrêter d’en faire quelque chose de tabou. Ce qui m’intéresse vraiment, c’est de militer pour un retour au droit à la sensibilité à une époque où on nous fait croire qu’on n’a pas le droit de pleurer au risque de paraître faible. Le romantisme est un prétexte. Il s’agit plus largement de pousser les gens à libérer leur parole, à ne pas avoir peur de s’exprimer. Nous sommes une génération de frustrés, on n’arrive pas à dire les choses, on n’arrive pas à dire ce qu’on ressent. On a l’impression qu’on ne va pas être désirables, qu’il faut attendre trois jours avant de répondre à quelqu’un, que dire «je t’aime» fait de toi la plus grosse des fragiles. Mais c’est dur de ne jamais rien dire! Parler, c’est tellement thérapeutique, cathartique et… sexy. C’est sexy d’être spontané. 

Dès lors, peut-on dire que «Amours solitaires» s’inscrit dans le mouvement #MeToo? 

Le compte Instagram existait avant, mais #MeToo m’a révélé le potentiel libérateur d’@amours_solitaires en particulier, et des réseaux sociaux en général. C’était poignant de voir toutes ces femmes reprendre la parole en dénonçant des actes horribles. Mais il n’y a pas qu’une parole de la dénonciation à libérer, il y a aussi une parole de l’intime, une parole de l’espoir bâillonnée par des choses beaucoup moins graves que des agressions sexuelles, mais par de la pudeur, de la honte. Si «Amours solitaires» peut servir à ça, allons-y!

Propos recueillis par Amandine Schmitt

Amours solitaires,
par Morgane Ortin,
Albin Michel, 296 p., 14 euros.

Amandine Schmitt

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