Après avoir vu “Alita”, envie de lire “Gunnm”? Le guide pour ne pas s’y perdre

Si vous découvrez seulement «Gunnm» ces derniers jours avec la sortie d’«Alita», et que le film de Robert Rodriguez vous a donné envie de vous plonger dans le manga de Yukito Kishiro, on préfère vous prévenir: il y a du retard à rattraper.

La série originale est en effet parue au Japon entre 1990 en 1995, et en France aux éditions Glénat entre 1995 et 1998. Déjà plus de 20 ans, et «Gunnm» n’a pas pris une ride. Normal pour une série cyberpunk où l’on remplace ses organes défaillants ou vieillissants par des prothèses cybernétiques (à condition d’avoir assez de crédits pour les payer bien entendu).

Depuis 1990, Yukito Kishiro n’a toutefois pas chômé. Après une longue pause suivant la fin de la série originale, il a renoué avec ses premières amours, avec plusieurs autres séries se situant dans l’univers de «Gunnm». Petit guide pour s’y retrouver.

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“Gunnm”: 9 tomes (ou 8,5 tomes, à vous de voir)

« Gunnm » (qu’il faudrait dire «gan-mu» mais personne ne le fait) est à l’origine une série de 9 volumes qui viennent de ressortir en coffret chez Glénat avec une nouvelle traduction.

On y retrouve Gally (alias Alita dans le film) dans sa décharge, entourée d’une pléiade d’attachants personnages secondaires. Si le manga n’a pas vieilli, c’est qu’il pose des questions toujours – voire plus que jamais – d’actualité: l’homme amélioré par les implants cybernétiques reste-t-il un être humain? Où se situe la frontière entre l’homme et la machine? Le progrès accentue-t-il les inégalités sociales? 

C’est évidemment la série qu’il faut lire en priorité, et tant pis pour l’ordre chronologique. 

Fin alternative

Si vous souhaitez lire «Last Order», il faudra en revanche interrompre votre lecture au cours du neuvième tome. Car, à cause d’une brouille avec son éditeur, le mangaka a dû bâcler la fin en quelques épisodes. Cinq ans après, en 2000, il décide de rétablir la «vraie» fin de son histoire en publiant «Gunnm Last Order» (voir ci-dessous).

“Last Order”: merci mais non merci

« Gunnm Last Order » est donc la véritable fin de la série «Gunnm», rendant apocryphe la conclusion de la série originale. Une fin qui dure, s’étale, s’étire et se perd sur 19 tomes. Dont plusieurs se situant dans le passé et se concentrant sur des personnages secondaires pas franchement captivants.

Le lieu de l’action se déplace pour se situer dans l’espace, avec des extra-terrestres toujours plus puissants, des combats toujours plus apocalyptiques et des explications scientifiques toujours plus fumeuses.

Une série qui n’a pas convaincu de nombreux lecteurs car on n’y retrouve pas les dimensions psychologique et sociale qui faisaient la richesse de la série originale.

«Last Order» est un peu à «Gunnm» ce que «Dragon Ball Z» est à «Dragon Ball»: une caricature de lui-même.

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“Gunnm Other Stories”: 4 petites histoires à picorer

Au milieu de ça, en 2009, est paru «Gunnm Other Stories» reprenant quatre petites histoires indépendantes publiées plusieurs années auparavant au Japon.

Chronologiquement, la première se situe avant la série-mère et apporte un nouvel éclairage sur la personnalité d’Ido (Christoph Waltz dans le film). La deuxième nouvelle met en scène Gally après les épisodes du Motorball (vers le tome 5 de la série principale). La troisième, plus humoristique, se concentre sur un robot de la série. Quant à la quatrième histoire, elle raconte comment la jeune Koyomi a rejoint l’armée du Barjack (vers le sixième tome de la série).

“Mars Chronicle”: un Mars et ça repart

Débutée en 2014, et toujours en cours, cette nouvelle série se situe cette fois bien avant les événements de «Gunnm». Elle raconte la jeunesse de Gally sur Mars et dévoile ses origines. Comme dans la série principale, l’héroïne a perdu tous ses souvenirs. On ne risque ni incohérence ni spoilers. Pratique.

Bien que seulement cinq tomes soient parus, c’est une bonne surprise. On retrouve la sensibilité qui fait le charme de «Gunnm», des séquences fortes, des personnages secondaires bien campés, des méchants vraiment ignobles et une intrigue solide. Une bonne surprise a priori, à condition que «Mars Chronicle» ne dévie pas trop de sa route.

Alexandre Phalippou

Alexandre Phalippou

http://bibliobs.nouvelobs.com/bd/20190215.OBS0240/apres-avoir-vu-alita-envie-de-lire-gunnm-le-guide-pour-ne-pas-s-y-perdre.html?xtor=RSS-39

“Culottées” de Pénélope Bagieu en version animée, ça ressemble à quoi ?

Pénélope Bagieu s’est entourée d’une sacrée bande de culottées. Pour l’adaptation en dessin animé de sa BD «Culottées» (Gallimard BD), écoulée à près de 450.000 exemplaires (grands formats et poche) et publiée dans 19 pays, la dessinatrice a fait confiance aux productrices de Silex Animation Priscilla Bertin et Judith Nora, et aux réalisatrices Mai Nguyen Phuong et Charlotte Cambon de Lavalette. Vendredi 25 janvier, à l’occasion du festival de la BD d’Angoulême, l’équipe a présenté un épisode pour la première fois au public – en majorité féminin.

Découvrez le palmarès du Festival d’Angoulême 2019 (et notre avis sur chaque BD)

De Clémentine Delait, célèbre femme à barbe vosgienne, à Wu Zetian, unique impératrice chinoise, en passant par les sœurs «Mariposas», martyres de la lutte anti-Trujillo en République dominicaine, Pénélope Bagieu passait en revue dans sa BD la vie de femmes «qui n’en font qu’à leur tête»Prépubliés sur un blog du «Monde», les quinze premiers portraits avaient été regroupés dans le tome 1, paru en octobre 2016. Un deuxième volume avait suivi en janvier 2017.  
Ce sont des destins qui me touchent et qui m’inspirent », nous racontait Pénélope Bagieu au moment de la sortie du premier tome. « Ces femmes ont rencontré l’adversité, elles ont subi la pression familiale et ont été confrontées pour beaucoup d’entre elles à l’impossibilité de faire des études. Mais elles ont toujours trouvé des plans B pour réussir à prendre leur destin en main et finir par faire ce qu’elles voulaient. J’ai essayé de montrer la diversité de leurs histoires, en piochant dans toutes les époques et dans toutes les cultures, mais avec les mêmes constantes. »

Silex Animation

Judith Nora et Priscilla Bertin, qui ont produit entre autres «Connasse, princesse des cœurs» et «Solange et les vivants», revendiquent le «choix politique» de faire travailler des femmes scénaristes et réalisatrices, «ce qui a du sens étant donné le sujet de la série»

Ce n’est pas une adaptation littérale mais un complément. Nous espérons que la série donne envie de lire la BD, et vice-versa. »

Pénélope Bagieu, qui faisait par ailleurs partie du jury du festival d’Angoulême cette année, a un droit de regard sur le projet, mais n’y participe pas directement.

Pénélope Bagieu : “La BD girly et la BD féministe, c’est la même chose”

Un “mantra” par Culottée

La série se décline en 30 épisodes de 3 minutes 30, tous narrés par Cécile de France. Nous avons pu visionner celui sur Annette Kellerman, la femme qui a révolutionné le maillot de bain au début du XXe siècle. Atteinte de la polio quand elle était enfant, Annette Kellerman s’est réfugiée dans la natation, jusqu’à devenir une sportive accomplie. Gênée par les accoutrements de bain, elle a créé son propre vêtement, court et moulant, clamant haut le droit de disposer de son corps, ainsi que les bienfaits d’une alimentation saine et de la pratique sportive pour les femmes.

Silex Animation

Dans la série, Annette est devenue une femme à la peau bleue: chaque héroïne a sa propre couleur de peau, calquée sur les études chromiques de la bande dessinée. Il y a peu de décor, le fond restant essentiellement blanc, là aussi pour rester fidèle à l’œuvre originale. Le ton espiègle est plutôt bien rendu, grâce à la voix off, mais aussi par des trouvailles visuelles ingénieuses. Dans cet épisode en particulier, c’est une piscine qui sort de la valise du médecin. 

[embedded content]Teaser de la série “Culottées” (Silex Animation).

Le scénario de chaque épisode s’articule autour d’un pivot.

C’est leur moment d'”empowerment”, quand elles se disent : “Ça suffit, je vais faire ce que je veux”. Cette série, c’est trente façons de prendre son destin en main », explique la réalisatrice Mai Nguyen Phuong.

Chaque épisode se termine par le «mantra» de la «Culottée». Pour Annette Kellerman, c’est: «Il n’y a pas d’âge pour être fière de son corps».

Silex Animation

Emil Ferris remporte le Fauve d’Or d’Angoulême: une évidence!

La série sera diffusée sur les chaînes de France Télévisions en 2020. Elle sera présentée en avant-première au festival de la BD d’Angoulême l’année prochaine.

Amandine Schmitt

Amandine Schmitt

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“Nous étions jeunes et sveltes” : comment les éditions Futuropolis sont nées

«Ceci n’est pas un album de BD, mais un livre d’auteur!» Attention, Etienne Robial ne plaisante pas avec les mots: «Le mot album vient de l’albumine qui permettait aux enfants de coller des images.» Chaque terme est choisi avec minutie par l’ancien directeur artistique de «Métal Hurlant» et de Canal+. On retrouve chez lui la précision d’un compas de sa jeunesse. A l’occasion du festival de la BD d’Angoulême, qui s’est tenu du 24 au 27 janvier, il nous a fait visiter l’exposition à la Cité de la bande dessinée sur les éditions Futuropolis, qu’il a cofondées, avec une gouaille et une nostalgie qui ne déplairaient pas à Michel Audiard.

Découvrez le palmarès du Festival d’Angoulême 2019 (et notre avis sur chaque BD)

BibliObs. D’où vient le nom «Futuropolis»?

Etienne Robial. C’est le titre de la bande dessinée d’avant-guerre et de science-fiction de Pellos, le fameux dessinateur des Pieds Nickelés. Nous étions de grands chineurs avec ma compagne Florence Cestac. Lors d’une brocante, un ami nous a proposé de racheter une librairie au fin fond du XVe arrondissement de Paris. C’était le début de l’aventure de ma vie d’éditeur, en 1972. Nous étions jeunes et sveltes.

A l’époque, vous rejetiez totalement la BD franco-belge?

Nous avions même affiché dans la boutique un Tintin barré avec la mention «NOT MADE IN BELGIA». Je détestais la niaiserie des bandes dessinées pour enfants. On avait envie de faire découvrir des auteurs que l’on ne connaissait pas encore en France et qui s’adressaient à un public adulte.

(DR)

Vous avez eu des clients célèbres?

C’était un lieu de rencontres. Fellini collectionnait les topolin [magazines italiens, NDLR]. Alain Resnais et Eric Rohmer n’étaient pas en reste. Eddy Mitchell nous faisait souvent de la pub en laissant apparaître nos livres dans son émission «La dernière séance». Pierre Lescure, l’ex-patron de Canal+, m’a proposé à cette époque de faire le générique des «Enfants du Rock», puis tout l’habillage de la chaîne cryptée.

Quel est le premier auteur que vous avez édité?

Un génie du dessin français malheureusement peu connu: Calvo. On l’ignore, mais Uderzo, le dessinateur d’«Astérix», avait passé son enfance à observer le maître. Nous avons très vite édité notre compagnon de boissons et de soirées tardives, le fameux Tardi.

Calvo chez Futuro (DR).

Jacques Tardi: «On n’a pas dû lire mes BD au ministère !»

“Je ne lis pas mes livres”

Comment faisiez-vous pour importer les comics américains?

Comme tout brocanteur, le troc et le cash étaient notre arme. On n’était pas trop «TVA». Le banc de reproduction nous permettait de reproduire les strips américains que Florence chinait. On a édité tous les grands classiques des perles outre-Atlantique dans la fameuse collection Copyright. Le plus drôle, c’est quand les Américains nous ont demandé nos archives pour rééditer chez eux les comics que nous avions nous-même copiés.

Catalogue de la collection Copyright (DR).

Vous avez même utilisé l’imprimerie de «Libération».

Serge July nous avait autorisés à utiliser les fins de bobines de son quotidien pour éditer nos catalogues contre un petit biffeton pour l’imprimeur.

Benedikt Taschen, le grand éditeur allemand, a été votre stagiaire.

En 1982, nous travaillions avec Bilal sur son portfolio à propos du mur de Berlin. Je ne payais pas mes stagiaires. Mais le petit Taschen m’a demandé les droits pour l’Allemagne. En 1989, quand le mur est tombé, je lui ai dit qu’il était vraiment trop fort!

Comment venait une idée de collection pour Futuropolis?

Je ne devrais pas le dire, mais je ne lis pas mes livres. Je ne suis pas vraiment un lecteur de bandes dessinées à part entière. Par contre, j’aime bien le trait et le style d’un dessinateur. La première pierre d’un livre, c’est l’achat du papier et son format. Cela devient une structure d’accueil pour l’expression d’un auteur. La collection 30/40 nous a permis tout de suite d’éditer les planches des dessinateurs à taille réelle.

Quelle est votre collection préférée?

C’est une collection de livres à très petit format de chefs-d’œuvre du polar que j’ai appelé «Nouvelle» sans S. C’était vendu en coffret. A l’époque, les drugstores existaient encore, c’était moins cher qu’une bouteille de pinard, le cadeau idéal pour un retardataire d’un dîner en ville.

La BD de la semaine raconte une «Ménopause héroïque»

“J’aurais voulu publier ‘Maus'”

Comment s’est passé le projet de Tardi pour illustrer «Voyage au bout de la nuit», votre best-seller?

J’ai dû aller voir la veuve de Louis-Ferdinand Céline, ainsi qu’Antoine Gallimard pour lui demander les droits du livre. C’était le début de la fin de ma vie d’éditeur. A l’époque, Futuropolis n’avait vraiment pas de trésorerie. Quand je n’avais pas d’argent, un livre pouvait rester un moment dans mes tiroirs. J’avais écouté mon père :«Attention pour que cela marche, pas de découverts!» Antoine Gallimard, stupéfait, m’a présenté tout de suite son banquier. Ce fût un véritable combat pour mettre le nom de Tardi en tant qu’auteur en tête de la couverture. En 1994, Canal+ me prenait trop de temps. J’ai quitté Florence. Le «Démon de minuit», c’était moi! J’ai vendu la maison d’édition Futuropolis à Gallimard. 280.00 exemplaires plus tard, le nom de Céline est remonté en tête avec en-dessous du titre, la mention «illustré par Tardi».

Le livre que vous regrettez de ne pas avoir publié ?

«Maus» d’Art Spiegelman, sans hésitation! Avec Jacques Tardi, nous lui avions montré fièrement à New York notre réédition de «La Bête est morte» de Calvo. Cette bande dessinée de 1944 racontait l’occupation pendant la Seconde guerre mondiale par une satire animalière. J’avais dans les cartons ses premières planches. Malheureusement, un éditeur américain a été plus fort et plus rapide que moi. Je ne faisais pas le poids.

Mais en y réfléchissant, il y avait aussi un beau portfolio d’Hugo Pratt qui devait représentait Corto Maltese dans les différents bordels du monde entier sans montrer la tête de son héros. Malheureusement, c’est sa propre mort qui me l’a enlevé cette fois-ci. Il ne me reste que huit croquis de ce magnifique projet.

Propos recueillis par Serge Ricco

Futuropolis 1972-1994 :
aux avant-gardes de la bande dessinée,
Cité internationale de la BD et de l’image,
Jusqu’au 19 mai 2019.
Horaires, tarifs et renseignements sur
citebd.org


A lire ou à chiner:
La véritable histoire de Futuropolis,
par Florence Cestac,
Dargaud, 104 p., 18 euros.

Serge Ricco

http://bibliobs.nouvelobs.com/bd/20190128.OBS9210/nous-etions-jeunes-et-sveltes-comment-futuropolis-est-ne.html?xtor=RSS-39

Angoulême 2019: ces 10 albums n’ont rien reçu, mais ils auraient bien mérité un prix

Le 46e festival international de la bande dessinée d’Angoulême s’achève sur un palmarès assez attendu, notamment un Fauve d’Or accordé à «Moi, ce que j’aime, c’est les monstres» d’Emil Ferris (Ed. Monsieur Toussaint Louverture) qui faisait la quasi-unanimité de la critique. «L’Obs» lui-même l’a qualifié, dès l’été 2018, de «meilleur album de l’année« (oui, oui, on est bons).

Il y a aussi, comme tous les ans, quelques albums que nous avons adoré, mais qui sont orphelins d’un prix. Ce n’est pas une raison pour les ignorer ! Voici donc notre own private palmarès.

«Peintures de guerre»

Par Ángel De La Calle, Editions Otium, 312 p., 27 euros

Nausées, cauchemars… soyons honnêtes, certains passages de ce roman graphique sont particulièrement violents et vous n’en sortirez pas indemnes. Mais comment pourrait-il en être autrement à partir du moment où Ángel De La Calle s’est donné la mission de nous faire entrevoir l’horreur des dictatures d’Amérique latine des années 1960 et 1970, à travers le destin de plusieurs artistes sud-américains d’avant-garde. Art, répression, rébellion, torture, exil… Leur destin est souvent identique. «Tous les artistes ressemblent à des enfants égarés qui vivent des aventures inachevées», résume ainsi l’un des personnages avec poésie.

La première partie du livre, sans conteste la plus éprouvante, est une référence explicite aux terribles soirées mondaines qu’organisaient l’écrivaine Mariana Callejas et son époux, l’agent de la CIA Michael Townley. De belles soirées à l’étage, passées à débattre de littérature (dans la BD, de peinture), pendant qu’en dessous, dans le secret, étaient torturés des opposants politique du général Augusto Pinochet.

Ángel De La Calle décrit le second pan de son œuvre comme une «autofiction» dont le personnage principal est un certain… Ángel De La Calle, un Espagnol en séjour à Paris pour écrire la biographie de l’actrice américaine Jean Seberg, muse de la Nouvelle Vague, retrouvée morte à Paris en 1979 dans d’étranges circonstances. Par un drôle de hasard, le biographe se retrouve à côtoyer plusieurs artistes d’avant-garde, originaires pour la plupart du Cône Sud (Argentine, Chili, Uruguay). Il se lie notamment d’amitié avec Marga, qui a été forcée de fuir le Chili : «Moi, je ne veux pas être heureuse ici… J’ai peur de m’habituer à… de ne plus haïr ceux qui m’ont forcée à partir.» La jeune femme fait partie des «autoréalistes», ces artistes qui, en 1981, «couvrirent littéralement les murs de certains quartiers parisiens d’affiches et de photocopies de leurs autoportraits», comme l’explique l’auteur en conclusion de l’ouvrage.

Des artistes contraints à l’exil… mais poursuivis jusqu’en France ! C’est le plan Condor, une vaste opération de répression mise en place par les dictatures latino-américaines dans les années 1970 et 1980, avec l’aide des Etats-Unis, pour éliminer les opposants. Y compris en Europe. Une manière aussi, pour les Américains, de mener une guerre froide culturelle aux avant-gardistes sud-américain.

«Peintures de guerre» est un roman graphique qui demande une certaine connaissance historique et artistique si l’on souhaite saisir toutes les références accumulées par l’auteur. Mais l’album peut très bien se lire comme un excellent polar (très largement) inspiré de faits réels, comme du Didier Daeninckx. Il devient alors une invitation à découvrir ce pan mal connu de l’histoire. En résumé, comme l’écrit Paco Ignacio Taibo II en préface : «Cela faisait des mois que je n’étais pas tombé sur l’une de ces oeuvres qui vous change la vie, vous la rend meilleure.»
De notre côté, on lui aurait donné le Fauve d’Or !

Renaud Février

«Le Vol nocturne»

par Delphine Panique, Cornélius, 18,50 euros

Le quatrième album de la Montpelliéraine Delphine Panique eût largement valu une récompense pour son ton vraiment singulier, sa profondeur et ses trouvailles qui touchent quelques fois le génial.

A première vue, ce «Vol nocturne» n’est pourtant guère impressionnant : c’est une suite de saynètes narrant le quotidien de Rogée, une sorcière au nez pointu et aux pouvoirs… eh bien de sorcière. Le dessin en noir et blanc est d’un absolu dépouillement et, avec ses successions de «petits traits» et «petits points», rappelle quelques vieux numéros d’«Astrapi» (époque Lionel Koechlin). Mais le propos, lui, est fort contemporain : car la sorcière est désormais une figure majeure du féminisme, ce qui n’a pas échappé à l’auteure.

Mais celle-ci a la politesse de glisser ses thématiques politiques (le rejet social subi par Rogée, son homosexualité…) sans rien perdre en fluidité, ni en drôlerie – le running gag, notamment, est un art difficile qu’elle maîtrise superbement. Cet Harry Potter revu par le caustique d’une Bretécher est parfois étrange, parfois absurde, souvent d’une grande finesse. Delphine Panique, qui avait déjà convaincu avec son «En temps de guerre» (Cornélius, 2015), est décidément une auteure à suivre.

Arnaud Gonzague

Sunny sunny Ann

Par Miki Yamamoto, Ed. Pika, 208 p., 16 euros

La passe lui revient à 1.000 yens, et avec 1.000 yens on peut vivre quelques jours. «Sunny sunny Ann» dort dans sa voiture et sillonne les routes en robe à fleurs. Une existence anticonformiste faite d’asphalte et de douches au carwash de la station service du coin ; de verres de vin au soleil et de pique-nique sur le capot. Se «ranger» a toujours débecté Ann, qui préfère rouler sa bosse et éconduire si besoin ses clients d’un éclat de rire ou d’un bris de bouteille sur le crâne.

Agée de 33 ans, la Japonaise Miki Yamamoto aurait bien mérité qu’Angoulême la distingue pour ce road-manga dérangeant mais vivifiant. Magnifiée par le trait voluptueux de l’auteure, l’héroïne nous transporte pendant 200 pages dans sa hantise névrosée des normes, de la sédentarité et de la vie à deux. Morale de cet immense portrait: plutôt se «faire bouffer par des coyotes» que de terminer dans un cercueil. Après tout, qui donc nous réduit à contempler chaque jour «le même paysage» par la fenêtre ?

Charlotte Cieslinski

«Ailefroide»

Par Jean-Marc Rochette, Casterman

«C’est ce jour-là que je suis tombé amoureux de la montagne. C’était la beauté absolue. Et je n’avais qu’une idée en tête: monter. Monter tout en haut.» Le dessinateur Jean-Marc Rochette («Edmont le Cochon», «Le Transperceneige») s’est passionné pour les sommets dès son enfance. Du haut de ses 15 ans, initié par son ami Sempé, il se met à les avaler avec fougue. Les deux compères envisagent même de devenir guide. Mais le danger rôde le long des parois rocheuses et des couloirs glacés et autour d’eux, les accidents sont légions. Finalement Sempé jette l’éponge :

«C’était marrant quand on débutait, mais maintenant… Je sais pas. J’ai envie de continuait à me marrer, tu comprends ? Pas de compter les morts.»

Las, le jeune dessinateur rencontre d’autres compagnons de cordée, avant de finalement se mettre «à la grimpe en solo», «mes principaux compagnons de cordée étant soit accidentés soit démissionnaires». Et c’est finalement «sur une paroi d’entraînement familière», «sur une voie que j’ai faite cent fois et où je connais chaque prise» que le jeune homme, qui a multiplié les risques pendant des années, en véritable trompe-la-mort, va être rattrapé par la terrible loi de la montagne.

«Ailefroide» est un magnifique récit initiatique. Une déclaration d’amour à la haute montagne et un hommage poignant à ceux qui sont prêts à lui donner leur vie. Un véritable coup de coeur.

R.F.

«Istrati !», tome 2

Par Golo, Actes Sud BD, 270 p., 26 euros

Mais bon sang, quand est-ce qu’on va récompenser Golo et sa formidable biographie consacrée à Panaït Istrati (1884-1935), cet écrivain roumain qui a connu dans les années 1920 une carrière littéraire en France ? Le tome 1, déjà en lice à Angoulême l’année dernière, n’a rien décroché. Et le tome 2 non plus. C’est bien dommage. Golo, natif de Bayonne qui vit au Caire, a une vingtaine d’albums au compteur (il est passé par «L’Echo des savanes», «Pilote», «(A Suivre)», «Charlie mensuel»…) qui mériteraient bien quelques égards.

D’accord, son dessin est un peu sommaire, mais quelle finesse, quelle érudition, quelle belle psychologie. On aime son Istrati, écrivain hirsute, attachant, exaspérant aussi, refusant toutes les conventions, qui a vagabondé pendant des années autour de la Méditerranée, et connu les petits boulots et la faim. Poches percées mais esprit libre, il a aimé tous les marginaux que porte la Terre et découvert in vivo la terrible brutalité des sociétés à leur égard. Un prix pour Golo, allez, mince !

A.G.

«Sheriff of Babylon»

Par Tom King et Mitch Gerads, Urban Comics, 304 p. 28 euros

«C’est vous le formateur de la police ? J’ai un corps à vous, là. Faut venir le chercher.» Irak, 2003. Le régime de Saddam Hussein s’est effondré et ce sont les Américains qui sont aux commandes. Mais rien n’est vraiment sous contrôle, même à Bagdad. Envoyé sur place pour former la nouvelle police irakienne, Christopher Henry, un ancien flic de San Diego, découvre le meurtre d’une de ses recrues.

Aidé de Sofia, une Irakienne élevée en Amérique qui pourrait bien devenir Première ministre du pays, et de Nassir, un vétéran de la police baghdadi (de Saddam donc…) qui a des comptes à régler avec l’armée américaine, il débute une enquête bien compliquée dans une Bagdad en proie aux attentats et règlements de compte… 

R.F.

«Les Cavaliers de l’apocadispe»

Par Libon, Dupuis, 72 p., 12,50 euros

L’humour bête est sans doute le plus difficile de tous à produire, mais quand il fonctionne, il est irrésistible! Ainsi pourrait-on résumer «Les Cavaliers de l’apocadispe»: trois gamins demeurés font des bêtises d’une stupidité sans nom dans une campagne peuplée d’adultes bas de plafond.

Libon – déjà auteur de la remarquable série pour enfants «Tralaland» (chez BD Kids) – excelle à dépeindre ces moments de notre enfance, où un copain nous embarquait dans un plan foireux, où un prof nous collait une honte pas possible, où la vantardise nous poussaient à faire des choses improbables et dangereuses. Oui, la bêtise peut-être poétique.

A.G.

«Servir le peuple»

Par Yan Lianke et Alex W. Inker, Editions Sarbacane, 202 p., 28 euros

«Je t’ordonne de te mettre tout nu ! Pour servir le peuple, déshabille-toi !» Jeune paysan naïf et fraîchement marié, petit Wu veut être un conscrit exemplaire, pour faire plaisir à son épouse. Mais tout se complique quand il devient l’ordonnance d’un colonel de l’Armée populaire de libération, qui doit s’absenter pour deux mois à Pékin.

Sa femme, bien plus jeune, demande alors à petit Wu de répondre à tous ses désirs… car il doit «servir le peuple». Une satire érotique de la révolution chinoise et plus largement… de tous les régimes autoritaires.

R.F.

«Batman La Légende – Neal Adams, Tome 1»

Par Neals Adams, Urban Comics,

Back in the 60’s ! Après avoir consacré deux tomes de sa collection DC archives (qui, comme son nom l’indique, s’intéresse à l’héritage de la maison d’édition américaine DC Comics) au Batman de Jim Aparo, Urban Comics offre cette fois deux tomes au dessinateur Neal Adams.

Dans la première de ces intégrales, Urban Comics a réuni quinze numéros, publiés entre 1968 et 1970, dans lesquels Batman, pour faire face aux menaces qui surgissent des bas-fonds de Gotham City, est associé à Superman, Deadman, Flash, Aquaman, Teen Titans, Sgt Rock, Green Arrow, Robin, Batgirl et Man-Bat. Sacré programme !

On aurait bien vu ce bel album, véritable tranche d’histoire de la bande dessinée, remporter le Fauve Patrimoine, surtout que le Chevalier noir fête cette année ses… 80 ans ! Batman ayant été créé en 1939 par Bill Finger, avec Bob Kane au dessin. A l’époque, Neal Adams n’était même pas encore né !

R.F.

«Les aventures de Hong Kiltong»

Par Yoon-Sun Park, Misma, 55 p., 18 euros

On a rencontré par hasard Yoon-Sun Park il y a plusieurs années, lors du festival d’Angoulême. A l’époque, elle publiait ses premiers albums («En Corée» et «En France») en auto-édition. Une auteure sensible, timide, avec de tout petits dessins, tellement parlants…! Cette année, son album «Hong Kiltong», l’adaptation en BD d’un célèbre conte sud-coréen, faisait donc partie de la sélection officielle du festival d’Angoulême. Bravo à elle!

R.F.

L'Obs

Charlotte Cieslinski, Renaud Février, Arnaud Gonzague Amandine Schmitt et Alexandre Phalippou

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Jason Shiga : “Je voulais faire une BD si extrême qu’elle ne puisse jamais être publiée”

« Crazy + genius = Shiga.» La formule est signée Scott McCloud, ce théoricien de la bande dessinée, auteur notamment de «L’Art invisible: comprendre la bande dessinée». On souscrit totalement. A l’ouverture d’un album de l’Américain Jason Shiga, le choc est systématique. Comme si l’auteur, ce quadra un peu timide de prime abord, toujours caché sous un bonnet, s’était donné pour mission de révolutionner le neuvième art à chaque album.

Prenons par exemple «Fleep», publié en 2002 aux Etats-Unis, et traduit en français chez Cambourakis en 2008. Alors que la bande dessinée est a priori un art éminemment graphique, Jason Shiga prend ici ses lecteurs à contre-pied pour leur offrir un incroyable huis-clos dans… une cabine téléphonique!



“Fleep” de Jason Shiga (Cambourakis).

Son personnage se réveille après un évanouissement, bloqué dans cette cabine inexplicablement entourée de béton sur les six faces. Ne disposant que de quelques objets, plus ou moins mystérieux (un annuaire, un dictionnaire…), il se lance dans une surprenante enquête, enchaînant les calculs (à commencer par le nombre d’heures qu’il lui reste à vivre, en fonction du volume d’air de la cabine), et des déductions scientifiques dignes de Sherlock Holmes, jusqu’à l’imprévisible dénouement. Un scénario fou, servi par l’humour noir qui est devenu la signature de Jason Shiga.

Quatre ans plus tard, Shiga publie aux Etats-Unis «Bookhunter» (Cambourakis, 2008), un polar parodique complètement farfelu mais drôlissime, qui nous entraîne cette fois dans le quotidien de la «police des bibliothèques» d’Oakland, une unité spécialisée dans la récupération des livres volés. Et l’affaire est sérieuse: l’agent spécial Bay, mélange de Bruce Willis et de l’inspecteur Columbo, enquête sur la disparition d’une Bible anglaise de 1838. Analyses scientifiques, courses-poursuites, scènes d’action… tous les ingrédients de la série policière ou du film d’action sont là, nourrissant ce scénario loufoque jusqu’à l’apothéose finale.

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Toujours pas convaincu ? Jason Shiga, diplômé en mathématiques pures de l’université de Berkeley en Californie, enfonce le clou avec «Vanille ou chocolat ?» en 2010 (en France, chez Cambourakis en 2012). Cette fois, l’auteur, fan de casse-tête et lecteur, durant son enfance, de «livres dont vous êtes le héros», réalise une prodigieuse prouesse avec un livre interactif au cours duquel le lecteur va pouvoir orienter le personnage principal. L’album débute ainsi par le choix a priori anodin d’un parfum de glace (vanille ou chocolat ?), mais les possibilités se démultiplient ensuite rapidement, se croisent parfois, reviennent en arrière… pour un total de 3856 scénarios selon l’auteur (on n’a pas vérifié), qui finissent le plus souvent très mal.



“Vanille ou chocolat ?” de Jason Shiga (Cambourakis).

Ajoutons à cela des pages cachées, auxquelles on ne peut accéder qu’avec des codes et des pages auxquelles aucun chemin ne semble mener. Peut-on alors encore parler de BD? Pas sûr, mais qu’importe! La bonne nouvelle, c’est qu’il faut sans doute des années de jeu pour réussir à percer tous les mystères de ce petit bijou d’ingéniosité et d’édition.

Le quatrième projet [seuls quatre comics de l’Américain ont été traduits en français sur la vingtaine publiée aux Etats-Unis, NDLR] de Jason Shiga est une pépite de plus de 750 pages qu’il a mis plusieurs années à réaliser: «Demon».


Si le personnage principal de l’intrigue, Jimmy Yee, est un homme a priori banal, son destin ne l’est pas du tout. Désespéré par la disparition de sa femme et de sa fille, il décide de se suicider par pendaison, mais se réveille le lendemain… en parfaite santé.

Nouvelle tentative en se tranchant les veines: même constat d’échec le lendemain. Jimmy enchaîne alors les suicides (arme à feu, médicaments…) et les réveils, jusqu’à attirer l’attention des autorités. Il comprend alors rapidement qu’il n’est pas exactement immortel… On ne dévoilera rien de plus, pour ne pas vous priver d’une once de plaisir, mais le scénario de «Demon» est tout simplement jouissif. Tout comme les dédicaces que l’auteur laisse au début de chaque tome:

A ma femme, Alina, qui m’a supplié de ne pas lui dédicacer ce livre.
A mon épouse, Alina, qui m’a menacé de divorce si jamais je lui dédiais un autre livre. 

Et la dernière, mythique:

A Kazuo. Dis à maman qu’elle me manque.

« L’Obs » a rencontré l’auteur américain à l’occasion de sa venue pour le festival de la BD d’Angoulême. On a parlé de ses pulsions suicidaires, de sa femme… et de son parfum de glace préféré. 

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Entretien avec Jason Shiga

BibliObs. Lorsqu’on lit vos albums, on se pose systématiquement la même question, que se pose Jimmy Yee lui-même dans «Demon»: «C’est quoi ce bordel?» Comment peut-on imaginer des scénarios aussi fous?

Jason Shiga. L’idée, avec «Demon», était de faire quelque chose qui soit tellement extrême qu’il ne puisse jamais être publié. Je comptais m’auto-publier et je voulais tirer avantage de ce choix pour faire toutes les choses que je n’aurais pas pu faire autrement. Mais dans le même temps, je ne veux pas choquer pour choquer. Même si je suis fan d’auteurs comme Johnny Ryan [auteur américain spécialisé en gags trash et transgressifs, NDLR].

Vous avez dédicacé chacun des tomes de «Demon» à votre femme, a priori contre son gré… Comment va-t-elle? Elle s’en est remise?

Oui, c’est une blague avec elle. Mais c’est vrai que parfois, quand je lui montrais des pages, elle me disait que j’allais trop loin: «C’est trop… Tu ne peux pas faire ça! Tu brises tous les tabous.» Et je lui répondais: «Je peux faire tout ce que je veux!» Mais rassurez-vous, on est toujours mariés! 

Quelles sont vos influences? Vos scénarios n’ont rien de comparable aux comics traditionnels… 

Les BD que je préfère, ce sont les mangas, plus précisément ceux des années 1970. J’apprécie énormément des auteurs comme Kazuo Umezu [primé à Angoulême en 2018 pour «Je suis shingo», NDLR], qui est selon moi l’un des meilleurs dessinateurs vivants, Osamu Tezuka [auteur notamment de «L’histoire des 3 Adolf», NDLR] ou Rumiko Takahashi [sacrée Grand Prix d’Angoulême 2019, NDLR]

Lorsque vous parlez de comics américains, vous pensez aux histoires de super-héros j’imagine. Mais mes auteurs favoris de comics, comme Chris Ware ou Peter Bagge, ne s’intéressent pas non plus aux super-héros. Ils font partie d’une riche tradition de comics alternatifs aux Etats-Unis.

Et des Français ?

Il y a deux ans, j’ai vécu quelques mois en France, à Angoulême [en résidence d’artiste, NDLR] et j’ai découvert beaucoup de bons auteurs! Comme Marc-Antoine Mathieu ou Ruppert et Mulot!

Rumiko Takahashi sacrée Grand Prix d’Angoulême 2019 : une femme, enfin !

“Parfois, je me sens suicidaire”

Votre personnage principal est le même dans «Fleep», «Vanille ou chocolat ?» et «Demon»: Jimmy Yee. Même s’il peut être un enfant qui mange une glace dans un album et un mathématicien suicidaire dans un autre… Pourquoi? N’y a-t-il pas un risque, notamment avec les enfants ?

Comme je vous l’ai dit, l’un de mes auteurs de bandes dessinées préférés était Osamu Tezuka, et l’une des choses qu’il faisait dans les années 1970, c’était de recycler des personnages d’une BD à l’autre. Il appelait cela le «Tezuka’s star system» et l’idée était que ces dessins étaient comme des acteurs qu’il castait pour différents films. Tom Cruise peut bien jouer un espion dans un film et un astronaute dans un autre. Donc Jimmy Yee peut être un enfant dans une BD et un mathématicien dans une autre.

Et cela n’a pas vraiment posé de problème, surtout qu’il y a dix ans entre «Vanille ou chocolat?» et «Demon», et les enfants de l’époque ont grandi! Et puis, plusieurs de mes auteurs favoris, quand j’étais enfant, ont aussi écrit des textes érotiques ou pornographiques. C’est le cas de Shel Silverstein ou Roald Dahl par exemple!

Et qui est ce Jimmy Yee pour vous ? Un peu vous? Ou plutôt une sorte de «Monsieur Tout-le-monde»?

Je pense qu’en définitive, c’est une histoire personnelle. C’est à propos de moi et de comment je me sens. Parfois je me sens… suicidaire. J’ai parfois l’impression que ma vie n’a pas de sens, que c’est le chaos. Mais c’est vrai que tout le monde peut parfois se sentir suicidaire. Parfois j’aimerais courir dans la rue et me jeter sous un camion, pour essayer. Mais évidemment, je ne le fais pas.

Ma femme me dit aussi parfois que je n’ai pas d’empathie, comme Jimmy. Dans «Demon» il n’a pas de morale, il est nihiliste. Et je crois que je peux comprendre ce point de vue nihiliste. Mais je pense quand même que je suis moins nihiliste depuis que j’ai eu un enfant. Quelque chose a changé en moi. Je voulais devenir adulte. Je voulais un peu de stabilité, pour mon fils.

L’autre point commun de vos comics, c’est l’importance des raisonnements scientifiques. Est-ce que cela vient de votre formation en mathématiques?

Oui, c’était ma matière principale à l’université, parce que j’aimais ça. Je lis aussi beaucoup de livres sur l’astronomie, la physique… Mais, en terme de fiction, ce que j’adore, c’est quand le personnage est intelligent. Je me fiche un peu qu’il ait ou pas un tas de connaissances. Mais j’adore qu’il soit rationnel et utilise des méthodes scientifiques pour arriver à ces conclusions. C’est ce que j’aime en tant que lecteur. C’est pourquoi Sherlock Holmes est peut-être mon personnage préféré de la littérature!

Sherlock Holmes en manga, ça donne quoi ?

Avez-vous déjà pensé à des adaptations en film de vos bandes dessinées? On peut facilement imaginer un Tom Cruise par exemple dans le rôle de Jimmy Yee dans «Demon», non?

Tom Cruise en train d’avoir une relation sexuelle avec un chameau? (Rires). Plus sérieusement, je suis un peu mitigé sur les adaptations de comics, car pour moi, les comics représentent le meilleur média! Les meilleurs comics sont meilleurs que les meilleurs films. Je ne dirais pas pour autant que les comics ne doivent pas être adaptés au cinéma. Mais il y a vraiment très peu d’adaptations que je préfère au livre. Après, si on me propose d’adapter l’un de mes albums, évidemment que je dirais oui! Si je peux gagner beaucoup d’argent avec! (Rires.) Je n’ai pas de principes!

Mais vous savez, si les adaptations de comics sont si nombreuses en ce moment, c’est que les comics sont un média visuel: c’est facile pour un producteur ou un réalisateur d’imaginer son film. La bande dessinée est une sorte de storyboard.

“Ce qui compte, c’est le personnage”

L’un des premiers prix que vous avez reçu est l’Eisner Award du «Talent méritant une plus grande reconnaissance». On peut être surpris par cet intitulé, que vous pourriez avoir inventé d’ailleurs, mais est-ce que ce n’est pas un prix comme cela qu’il faudrait vous remettre en France? Vous êtes un génie méconnu…

La catégorie «Talent méritant une plus grande reconnaissance» a toujours été ma catégorie préférée. Les autres catégories sont souvent des comics dont on a entendu parler… parfois ils sont supers, parfois ils sont justes sympas. Mais j’aime cette catégorie, je les lis à chaque fois et cela me donne des idées pour la suite.

En ce qui me concerne, évidemment que j’aimerais être un auteur avec plus de succès, que j’aimerais que chaque livre que je publie fasse un carton. Je ne vais pas mentir et prétendre que ça ne m’intéresse pas. Mais pour moi, à la fin de ma carrière, je voudrais surtout un catalogue de livres dont je peux être fier. Et j’adore Tintin… mais ce qui compte ce n’est pas le nombre d’exemplaires vendus, c’est l’histoire, le personnage.

Donc vous préférez être Jason Shiga plutôt qu’Hergé ?

Hum… c’est probablement un mauvais exemple car Hergé était vraiment populaire! Mais dans cent ans, on ne se demandera plus qui était le plus populaire, on ne parlera que de l’oeuvre.

Découvrez le palmarès du Festival d’Angoulême 2019 (et notre avis sur chaque BD)

Quels sont vos projets ?

Je travaille sur un autre livre interactif, similaire à «Vanille ou chocolat ?», sauf qu’au lieu de faire 75 pages… il en fera environ 600! L’idée est que le livre contienne en lui même un système d’inventaire automatique [Un peu comme dans un jeu vidéo. Jason Shiga utilise un système similaire pour l’album «Hello World», malheureusement non traduit en français, NDLR]. Le livre gardera la trace de votre parcours. Ça semble impossible, mais vous comprendrez quand vous le verrez… J’espère qu’il sera traduit en français.

Et pour finir… vous êtes plutôt vanille ou chocolat?

Chocolat, bien sûr ! C’est évident quand on lit le livre.

Propos recueillis par Renaud Février

Renaud Février

http://bibliobs.nouvelobs.com/bd/20190125.OBS9101/jason-shiga-je-voulais-faire-une-bd-si-extreme-qu-elle-ne-puisse-jamais-etre-publiee.html?xtor=RSS-39

Emil Ferris remporte le Fauve d’Or d’Angoulême: une évidence!

Franchement, qui d’autre ? Emil Ferris a été sacrée Fauve d’Or 2019 ce samedi au Festival international de la BD d’Angoulême pour “Moi, ce que j’aime, c’est les monstres” (M. Toussaint Louverture), son sublime premier album sur les tourments de Karen, une petite fille loup-garou. On avait beau chercher dans la sélection – d’extrême qualité – du festival, on ne voyait personne qui avait livré une œuvre aussi marquante.

A notre connaissance, aucun album ne lui a été supérieur cette année, et aucun album ne fera date comme celui-ci dans l’histoire de la bande dessinée. Pas plus que les jurés des Eisner Awards (elle en a reçu trois en 2018), les auteurs de “La Bédéthèque idéale” (Vagator) ne s’y sont trompés et l’ont classé comme un indispensable quelques mois seulement après sa publication.

“L’Obs” l’avait de son côté qualifié de “meilleure BD de l’année” dès sa sortie et lui avait même commandé un dessin pour son numéro de fin d’année.


Emil Ferris & Monsieur Toussaint Louverture

“Moi, ce que j’aime, c’est les monstres” est une BD triplement monstrueuse. Par son ambition graphique démesurée, reposant entièrement sur un dessin au stylo à bille pour imiter un carnet intime d’écolière, avec ses lignes, sa marge et sa spirale au centre. Par le nombre de ses fils narratifs, qui tissent cette chronique sociale d’un quartier interlope de Chicago dans les années 1960 et montrent le pouvoir salvateur de l’art. Enfin par son message: les vrais monstres, ce sont les humains !

Kaléidoscope

Karen, 10 ans, est en effet fascinée par les monstres au point de recopier à l’envi des couvertures de magazines façon “Contes de la crypte” consacrées aux momies malfaisantes, aux “jumeaux sataniques” et autres “mannequins tueurs”. Elle s’imagine loup-garou, irrésistible petite silhouette poilue aux crocs protubérants qui se balade de page en page en trench-coat et chapeau de détective privé. Car Karen a une enquête à résoudre: la mort mystérieuse de sa voisine, la belle Anka. Pour cela, elle va notamment écouter des bandes sonores qui la mèneront jusqu’à l’Allemagne de Weimar.

Mais tout cela n’est qu’une facette de cette œuvre kaléidoscopique, qui demande de multiples relectures. “Moi, ce que j’aime, c’est les monstres” ne parle jamais de ce que l’on pense de prime abord. A ce titre, il faut observer attentivement la couverture, presque entièrement mangée par le visage inquiet d’Anka au clair de lune. Dans son iris, c’est la petite Karen que l’on observe. Au coeur de son bouillonnement intérieur se niche l’éveil de son désir. Plus facile de s’imaginer monstre que femme qui aime les femmes.

Dans cette œuvre accomplie, chaque double page est un ravissement pour les yeux, comme sculptée dans le papier, foisonnante de trésors à débusquer. Emil Ferris convoque aussi bien Füssli que Delacroix, le style à bille provoquant un changement de texture qui apporte un nouvel éclairage sur ces tableaux de maître, souvent issus de la collection de l’Art Institute de Chicago.

Emil Ferris & Monsieur Toussaint Louverture

Une morsure

Car il faut aussi dire qu’Emil Ferris est une sacrée personnalité. A 56 ans, elle a l’aura mystique d’une cartomancienne, quelque chose comme la sagesse de quelqu’un qui connaîtrait tous les secrets de l’univers, capable de décrypter votre prénom plutôt que de parler de sa BD (“Amandine ? Une référence à “mandorle”, entre autres choses le chakra du troisième oeil qui mène à la sagesse”). 

Son album, du reste, a bien failli ne jamais paraître. Toute son histoire commence par une morsure. Lors de son quarantième anniversaire, en 2012, Emil Ferris sert des sangrias “Blood of the Moon” sans se douter qu’un autre être lui suce le sang. Un moustique porteur du virus du Nil occidental, qui dégénère chez elle en méningo-encéphalite. Emil Ferris se retrouve paralysée à partir de la taille, avec une main trop faible pour reprendre les travaux d’illustration et de design de jouets Happy Meal de McDonald’s qui la font vivre. Mais sa petite fille lui scotche un stylo, obligeant Emil Ferris à plonger dans son grand œuvre. Pendant six ans, à raison de seize heures par jour, elle hachure minutieusement ses personnages dans une technique qui rappelle Robert Crumb.

Découvrez le palmarès du Festival d’Angoulême 2019 (et notre avis sur chaque BD)

Elle essuiera 48 refus d’éditeurs avant que Fantagraphics accepte sa proposition de 800 pages (publiée en deux tomes). Dernier obstacle: le cargo acheminant les 10.000 exemplaires est retenu dans le canal de Panama, le transporteur ayant fait faillite entretemps. Finalement, le livre sort aux Etats-Unis pour la Saint-Valentin, jour où commence aussi le récit. Emil Ferris nous l’avait confié: “J’avais confiance en mes monstres.” Graouh!

Amandine Schmitt

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres,
par Emil Ferris,
traduit par Jean-Charles Khalifa, lettré par Amandine Boucher,
M. Toussaint Louverture, , 416 p., 34,90 euros.

Amandine Schmitt

http://bibliobs.nouvelobs.com/bd/20190126.OBS9161/emil-ferris-remporte-le-fauve-d-or-d-angouleme-une-evidence.html?xtor=RSS-39

Découvrez le palmarès du Festival d’Angoulême 2019 (et notre avis sur chaque BD)

Fauve d’or, Prix spécial du jury, Prix Jeunesse… Alors que la ville d’Angoulême vit depuis quelques jours au rythme de la BD et que les festivaliers courent les allées du festival en quête de découvertes ou de dédicaces, le grand jury a révélé ce samedi 26 janvier les noms des BD primées cette année. Près de 70 albums étaient en lice. Sept seulement ont décroché une précieuse récompense.

L’équipe de «l’Obs» a lu tout les albums primés et vous livre ses impressions.

Fauve d’or: «Moi, ce que j’aime, c’est les monstres»

Par Emil Ferris, Monsieur Toussaint Louverture, 416p., 34,90 euros

Emil Ferris a été sacrée Fauve d’Or 2019 ce samedi au Festival international de la BD d’Angoulême pour “Moi, ce que j’aime, c’est les monstres” (M. Toussaint Louverture), son sublime premier album sur les tourments de Karen, une petite fille loup-garou. On avait beau chercher dans la sélection – d’extrême qualité – du festival, on ne voyait personne qui avait livré une oeuvre aussi marquante. A notre connaissance, aucun album ne lui a été supérieur cette année, et aucun album ne fera date comme celui-ci dans l’histoire de la bande dessinée. Pas plus que les jurés des Eisner Awards (elle en a reçu trois en 2018), les auteurs de “La Bédéthèque idéale” (Vagator) ne s’y sont trompés et l’ont classé comme un indispensable quelques mois seulement après sa publication. “L’Obs” l’avait qualifié de “meilleure BD de l’année” dès sa sortie et lui avait même commandé un dessin pour son numéro de fin d’année.

“Moi, ce que j’aime, c’est les monstres” est une BD triplement monstrueuse. Par son ambition graphique démesurée, reposant entièrement sur un dessin au stylo à bille pour imiter un carnet intime d’écolière, avec ses lignes, sa marge et sa spirale au centre. Par le nombre de ses fils narratifs, qui tissent la chronique sociale d’un quartier interlope de Chicago dans les années 1960 et montrent le pouvoir salvateur de l’art. Enfin par son message: les vrais monstres, ce sont les humains.

Amandine Schmitt

Fauve Prix spécial du jury: «Les Rigoles»

Par Brecht Evens, Actes Sud, 336 p., 29 euros.

Paris est une fête. Hemingway? Brecht Evens, aussi. Dans cette BD fauve, l’auteur flamand suit trois écorchés qui passent une nuit dans la capitale. On sent qu’il a beaucoup pratiqué. Une soirée parisienne, c’est des conversations dont on ne sait si elles sont superficielles ou profondes, de l’alcool et/ou de la drogue, du flirt, et surtout, un temps élastique. Alors, tout est possible – danser, rencontrer, embrasser, peut-être même se faire dispenser une leçon de vie par un chauffeur de taxi. Mais c’est avant tout l’inventivité visuelle d’Evens qui l’emporte. Avec ses aquarelles, il donne une texture étincelante, kaléiodoscopique, à chaque boîte de nuit, chaque bar et même, aux trottoirs de Belleville. Une splendeur.

Amandine Schmitt 

Fauve Révélation:
«Ted, drôle de coco»

Par Emilie Gleason, Atrabile, 128 p., 17 euros.

Mais qu’est-ce qu’il est pressé ce Ted! Il doit souffler sur la cuvette des toilettes pour enlever les bulles de savon, s’asseoir toujours à la même place dans le métro, renseigner les visiteurs de la bibliothèque avec une précision robotique, déjeuner d’un «tripol tcheeze bécon sauce mayo extra fritos et un coca». Cette routine si huilée, Ted la doit à son syndrome d’Asperger. Et le jour où la ligne 4 est en travaux, son horloge interne se grippe. Inspirée de l’expérience de son propre frère, Emilie Gleason approche avec humour et compassion le quotidien de cet attachant grand dadais pour qui rien n’est évident, ni émotions, ni relations sociales, et surtout pas l’imprévu. Un bijou.

A.S.

Fauve de la série: «Dansker»

Par Haldan Pisket, Presque Lune Editions, 160 p., 23 euros

Des études statistiques démontrent que les Danois sont le peuple le plus heureux du monde. Mais le héros de notre BD n’est vraiment pas certain d’avoir été compté dans ce statistiques. Dans «Dansker», le troisième tome de la série, il est devenu dealer à Copenhague et élève son fils dans la grande communauté libertaire autogérée de Christiania. Ce fils, c’est Halfdan Pisket, l’auteur de l’album primé ce soir à Angoulême et déjà best-seller au Danemark.

Comme le Maus d’Art Spiegelman, Pisket a interrogé son père pour bâtir cette trilogie magistrale. Album après album, il lui rend sa voix si longtemps brimée par le génocide arménien. Il ressuscite aussi les proches décimés sur la frontière turque. D’un trait sombre, l’auteur reconstruit le corps de ce père que la torture endurée dans les geôles turques a rendu épileptique. Il raconte l’après, la violence de l’errance, les traumas de l’intégration. Dure et acérée la majeure partie des pages, la plume de Pisket s’adoucit par moment… Comme pour dire à ce père rongé par les remords d’avoir dû l’élever dans les névroses de la clandestinité, qu’il lui a pardonné.

Charlotte Cieslinski

Fauve Patrimoine:
«Les Travaux d’Hercule»

Par Gustave Doré, 2014, 60 p., 26 euros

C’est comme ça, certains sont des génies précoces. C’est le cas de Gustave Doré, le célèbre graveur et illustrateur, qui livrait, dès l’âge de 15 ans, une variation burlesque sur les travaux d’Hercule. «Les Travaux d’Hercule ont été composés, dessinés et lithographiés par un artiste de quinze ans qui s’est appris le dessin sans maître et sans étude classiques. […] Nous avons voulu l’inscrire ici pour bien établir le point de départ de M. Doré, que nous croyons appelé à un rang distingué dans les Arts», le présentait son éditeur Aubert, en 1847.

Sur des planches allongées d’une folle modernité, agrémentées de brèves légendes, Hercule apparaît comme un anti héros grotesque.. Doré maîtrise les références à la culture classique qu’il tord en effets parodiques. On félicite en outre l’excellent travail de l’éditeur strasbourgeois 2024, qui en plus de publier des auteurs prometteurs de la BD française (Simon Roussin, Jérémy Perrodeau), rend avec cet album un bel hommage à une icône locale.

A.S.

Fauve Polar SNCF: «Villevermine»

Par Julien Lambert, Sarbacane, 80 p., 18 euros

Villervermine est une cité immonde où le vol et le crime prospèrent. Détective privé qui joue volontiers des poings, Jacques Peuplier s’est lui spécialisé dans les objets perdus, oubliés ou dérobés. Facile quand on possède le don de pouvoir justement communiquer avec les objets et le mobilier urbain ! Des indics du tonnerre !

Mais tout se complique lorsqu’il s’agit d’enquêter sur la disparition de la fille de la reine des bas-fonds… Un polar sombre, crasseux et violent, dont on ne sort pas tout à fait indemne.

Renaud Février

Le prince et la couturière

Par Jen Weng, Akileos, 60 pages, 22 euros

Chaque nuit, le prince devient Lady Crystallia. Une créature aux tenues extravagantes et aériennes qui affolent et font jaser le tout Paris. Confectionnées dans le plus grand secret par sa couturière Francès, ces robes osées et déstructurées font le bonheur (et le malheur) du prince Sebastien.

«Si quelqu’un découvrait que le prince porte des robes, cela détruirait toute la famille», se lamente-t-il quelquefois. Car il est le fils unique du Roi, et craint qu’il n’ait vent de ses escapades nocturnes. Malgré des premières pages qui nous faisaient redouter un album empli de bons sentiments, «Le prince et la couturière» se lit comme une quête d’identité très délicate, aux antipodes des contes de fée genrés. Dans ce récit qui évite toutes les mièvreries ordinaires, l’Américaine Jen Wang interroge les conflits intérieurs de ce prince transformiste avec beaucoup de poésie et de justesse. A offrir.

C.C.

L'Obs

Amandine Schmitt, Charlotte Cieslinski, Renaud Février, Arnaud Gonzague et Alexandre Phalippou

http://bibliobs.nouvelobs.com/bd/20190126.OBS9163/decouvrez-le-palmares-du-festival-d-angouleme-2019-et-notre-avis-sur-chaque-bd.html?xtor=RSS-39

Oui, Manara est un dessinateur de femmes à poil (mais pas seulement)

Milo Manara, le déclic. Celui d’associer ce nom aux courbes voluptueuses de jeunes filles généralement très téméraires et très peu vêtues. A 73 ans, le dessinateur italien est surtout connu pour les albums cultes qu’il a publié dans les années 1980: «Le Déclic», sur un boîtier qui déclenche la libido d’une jolie bourgeoise et «Le Parfum de l’invisible», sur les tourments qu’un homme mystère fait subir à l’intrépide Miel.

Or, voilà qu’une exposition présentée pendant le Festival international de la BD d’Angoulême, du 24 au 27 janvier, vient prouver que le répertoire du maestro est bien plus large. A l’appui de 150 planches originales et documents rares, l’œuvre de Manara, qui vient de publier un album sur la figure rebelle du Caravage (aux éditions Glénat), se révèle sujette aux expérimentations graphiques et profondément imprégnée de l’histoire et de la culture italiennes.

Spider-Woman en levrette : la Toile s’enflamme

Né en 1945 à Luson (nord-est de l’Italie), le jeune Manara grandit dans un milieu où la bande dessinée est quasiment interdite par sa mère institutrice. Biberonné aux illustrations des livres de Robert-Louis Stevenson ou Jules Verne, il envisage d’être peintre, mais s’inscrit curieusement à la faculté d’architecture de Venise. Rapidement, il découvre les BD de Guy Pellaert et Jean-Claude Forest.

Quand j’ai ouvert “Barbarella” de Forest, tout est devenu évident pour moi : c’est ce que je voulais faire », racontera-t-il.

Il gagne alors sa vie grâce aux fumetti, petits ouvrages en pleine expansion, qui mélangent érotisme et récit de genre, et qu’on achète pour quelques pièces dans les kiosques.

Expo Manara (DR).

Influencé par l’ébullition de 1968 – il se rend à la Biennale de Venise pour contester l’art figuratif «des riches» – Manara fait une courte incursion dans la BD politique. En 1975, il publie «Un fascio de bombe» (un paquet de bombes) dans le quotidien socialiste «L’Avanti», sur l’attentat de la piazza Fontana à Milan le 12 décembre 1969, qui fit 16 morts.

Il ne persévère pas dans cette voie. En réalité, son maître, à l’époque, c’est Moebius. C’est particulièrement flagrant dans «Le Singe», scénarisé par Silverio Pisu et publié en 1976 dans le magazine «Alterlinus». Librement adapté du «Voyage en Occident», cette espèce de satire de la société maoïste est pour Manara un terrain d’expérimentation inespéré. Les planches sont étonnantes: avec ses symboles et volutes, on touche plus au surréalisme d’un Philippe Druillet qu’à l’érotisme d’un Crepax.

Pratt et Fellini

Manara s’exporte déjà. Il participe au projet «L’Histoire de France en bandes dessinées» des éditions Larousse (1976-1978), devenu une oeuvre patrimoniale, pour lequel il illustre les croisades, la Révolution française ou la Commune. Son Napoléon a une prestance et une classe folle. La brèche vers l’aventure est ouverte. Sur les conseils de son mentor Hugo Pratt, Manara créé en 1978 dans la revue «(A Suivre)» Giuseppe Bergman (Pratt choisit le nom de ce personnage mi-italien, mi-allemand), sorte de négatif de Corto Maltese.

Comme son aîné, Giuseppe aime les belles femmes et l’exotisme. Mais contrairement à lui, il est brut de décoffrage, mélancolique et sceptique. Dans «HP et Giuseppe Bergman» (1980), le héros est à la recherche d’un certain HP à Venise, un parcours évidemment semé d’embûches. Cela donne lieu à une séquence impressionnante où le protagoniste se retrouve face à un drogué en manque, qui se dégonfle tel un ballon de baudruche.

Expo Manara (AS).

Pratt et Manara deviennent amis, puis collaborateurs pour «L’Eté indien», publié dans la revue «Corto Maltese» à partir de 1983. C’est l’unique fois que Pratt collaborera avec un autre auteur de BD. Il s’inspire librement de «La Lettre écarlate» de Nathaniel Hawthorne sur la vie d’une communauté puritaine dans la Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle. Huit ans plus tard, les deux hommes remettent le couvert pour «El gaucho», l’histoire du soldat écossais Tom Browne et de l’Irlandaise Molly Malone sur fond de conquête coloniale de l’Amérique du sud.

Federico Fellini sera une autre figure importante dans le parcours de Manara. Ils échangeront longtemps et souvent. Le dessinatur tirera de ces échanges une vision cinématographique et diablement efficace de la bande dessinée, ainsi que l’utilisation des ombres et des lumières. Il transpose en BD deux scénarios de films que Fellini n’arrivait pas à faire produire: «Voyage à Tulum» (1990) et «Le Voyage de G. Mastorna» (1996). 

5 BD bien obsédées qui vont rendre l’été très chaud

L’enfer de Manara

Au coeur de l’exposition se trouve tout de même «l’enfer» de Manara. Une salle feutrée aux murs rouges, protégée d’un rideau de perles, dans laquelle on trouve le pinacle de son art: ces cambrures parfaites, ces cheveux sauvages, ces bouches entrouvertes, ces yeux pétillants. Ses héroïnes sont érotisées, pas vulgarisées. La sexualité chez lui n’a rien de sadique, elle est légère et joyeuse, et met la femme au centre. Ses héroïnes sont souvent représentées en train de se donner du plaisir par elles-mêmes. Manara aime tant les femmes qu’il a même effacé la présence masculine dans «Le Parfum de l’invisible». Le personnage principal étant un homme invisible, on ne voit que Miel. 

Expo Manara (AS).

Dans une espiègle série de planches tiré d’«Un auteur en quête de six personnages», une jeune femme juste vêtue d’une blouse à pois tente d’échapper à des malfrats en restant suspendue au muret des toilettes. Manara use et abuse de contre-plongées pour montrer la jeune femme sous toutes ses coutures. Une maîtrise de l’anatomie qui vient probablement de son inspiration classique. Il y a effectivement de la statuaire antique, du Michel-Ange, du Caravage chez ce monsieur respectable. Mais tout de même. On n’a pas pu s’empêcher de noter que la majorité des visiteurs reste concentrée devant les planches érotiques. Non, Manara ne dessine pas que des femmes nues. Mais, malédiction de l’artiste, c’est ce que ses lecteurs préfèrent.

Amandine Schmitt

Amandine Schmitt

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Le Festival d’Angoulême 2019, ça commence aujourd’hui : que voir ?

Pour cette 46e édition du Festival de la BD d’Angoulême, une fois n’est pas coutume, comics, manga et bande dessinée franco-belge seront traités à parts égales. Une volonté d’ouverture que résument les trois affiches (contre une seule habituellement) dessinées par Bernadette Després, Taiyo Matsumoto et Richard Corben, lauréat du Grand Prix en 2018. Ces trois-là font chacun l’objet d’une grande exposition.

Le festivalier va devoir cavaler s’il veut tout voir. La portion manga, appelée «Manga City», a doublé de surface, passant à 2500 m2 au bord de la Charente. La plus grande des expositions (800 m2) est consacrée célèbre super-héros Batman, qui fête ses 80 ans. Elle entraînera le visiteur sur tous les lieux cultes du justicier de Gotham City, dans un parcours qu’on nous promet «ludique et immersif».

“Moi, ce que j’aime, c’est les monstres” : la meilleure BD de l’année est signée Emil Ferris

Le musée de la BD abritera, lui, deux expositions: l’une sur la maison d’édition Futuropolis et ses dénicheurs de talents, qui ont publié Tardi, Baudouin ou Crumb ; l’autre sur Jean Harambat, prix René-Goscinny du scénario 2018 pour «Opération Copperhead» (Dargaud).

Egalement mis à l’honneur : Milo Manara, dont on découvrira la production au-delà de ses fameux dessins érotiques; Jérémie Moreau, sacré Fauve d’Or en 2018 pour «la Saga de Grimr» (Delcourt); le mangaka de science-fiction Tsutomu Nihei ou encore l’Israélienne Rutu Modan. Les plus chanceux pourront assister vendredi soir au concert dessiné réunissant le compositeur français Chassol et le dessinateur belge Brecht Evens.

Rumiko Takahashi sacrée Grand Prix d’Angoulême 2019 : une femme, enfin !

Tout ceci en attendant bien sûr de connaître le lauréat du Fauve d’Or, dans une compétition extrêmement serrée qui devra notamment départager Emil Ferris («Moi, ce que j’aime, c’est les monstres», Monsieur Toussaint Louverture), Riad Sattouf («l’Arabe du futur t.4», Allary), Catherine Meurisse («les Grands Espaces», Dargaud) ou Emile Bravo («Spirou, l’espoir malgré tout», Dupuis).

A.S.

Paru dans “L’OBS” du 24 janvier 2019.

Amandine Schmitt

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Rumiko Takahashi sacrée Grand Prix d’Angoulême 2019 : une femme, enfin !

Les enfants des années 1980 ne connaissent qu’elle. Ils ont passé leurs après-midi devant le «Club Dorothée» et ses adaptations animées de mangas. Parmi eux, «Ranma 1/2» ou «Juliette je t’aime». Le garçon qui se transforme en fille quand il tombe dans l’eau froide, c’est Rumiko Takahashi. Idem pour le monsieur qui se métamorphose en panda géant. La pension des Mimosas, encore elle. Les chansons de Bernard Minet, un peu de sa faute, finalement.

A 61 ans, la mangaka japonaise vient d’être récompensée du Grand Prix 2019 pour l’ensemble de son œuvre, au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême qui s’est ouvert ce mercredi 23 janvier. Elle était en lice avec l’Américain Chris Ware et le Français Emmanuel Guibert, tous deux déjà finalistes malheureux l’an dernier. Elle succède à l’Américain Richard Corben.

Double révolution en Charente. Non seulement c’est une mangaka qui gagne, dans un festival qui commence tout juste à mettre l’accent sur le genre. C’est la deuxième fois que ça arrive, après le sacre – tardif – de Katsuhiro Otomo, l’auteur d’«Akira». C’est aussi la deuxième fois seulement qu’une femme est récompensée par ce prix prestigieux. Avant elle, seule Florence Cestac, dessinatrice du «Démon de Midi» et de «Filles des oiseaux», avait été distinguée, en l’an 2000. Une façon de répondre enfin à la polémique qui a agité l’événement il y a trois ans.

Qui est l’horrifique Richard Corben, Grand Prix d’Angoulême 2018 ?

Moitié soleil et moitié pluie

Née le 10 octobre 1957 à Niigata, Rumiko Takahashi s’intéresse très tôt à la bande dessinée. Lors de ses années universitaires, elle suit les cours du scénariste Kazuo Koike, auteur des séries mythiques «Crying Freeman» et «Lone Wolf and Club». Il lui dit: «Toi, tu deviendras pro.» L’année suivante, en 1978, elle entame la publication de «Urusei Yatsura» (Lamu) dans les pages de l’hebdomadaire «Sunday», qui raconte les aventures d’un jeune lycéen et d’une extraterrestre. Car contrairement à ses consœurs, Takahashi ne souhaite pas s’inscrire dans les codes des histoires romantiques du shojo, destinées à une cible féminine, et veut plutôt s’approprier le shonen (mangas pour jeunes garçons).  

“Ranma 1/2” (DR).

Dans les années 1980, elle crée ses œuvres les plus célèbres: «Maison Ikkoku» et «Ranma 1/2». Le premier, rebaptisé «Juliette je t’aime» dans sa version animée, suit les démêlées de Yusaku Godai (Hugo dans la série), étudiant raté qui tombe amoureux de Kyoko Otonashi (Juliette), la nouvelle concierge de la pension de famille où il vit. Quant au très populaire «Ranma 1/2», il porte sur un quiproquo totalement genderfluid, dans lequel le garçon Ranma Saotome se transforme en fille au contact de l’eau froide. Ajoutez à cela des variantes amoureuses, des combats d’arts martiaux, une galerie de personnages excentriques, et vous arrivez à 38 tomes et 407 épisodes pour la télévision. 

Le Grand Prix d’Angoulême pour Katsuhiro Otomo, créateur d'”Akira”

Takahashi, qui a exploré plusieurs genres dont la science-fiction ou le tragique, excelle dans le registre de la comédie loufoque et romantique. Potache, mais pas potiche. Les filles du «Rumik World» sont en général intelligentes, combatives et indépendantes. Pour autant, ses personnages susciteront bien des émois, notamment chez la nouvelle génération d’auteurs de BD français. Riad Sattouf consacre quatre pages à sa passion pour Juliette de «Juliette je t’aime» dans le tome 4 de «L’Arabe du futur», tandis que Balak, auteur avec Bastien Vivès et Michaël Sanlaville de «Last Man», exprime régulièrement son admiration pour Rumiko Takahashi.

La plupart des mangas de cette discrète – elle ne donne que rarement des interviews – sont publiés en français chez Glénat. Mais au total, toutes séries confondues, Rumiko Takahashi a publié près de 200 tomes. On espère les voir bientôt tous publiés en France grâce à ce Grand Prix. De quoi peut-être dépasser son propre record. Avec 200 millions d’exemplaires écoulés, elle est la dessinatrice la plus lue au monde.

Amandine Schmitt 

Amandine Schmitt

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