“Je suis éternel !” : Sollers face à la mer

« Je me sens plus jeune aujourd’hui qu’il y a cinquante ans», affirme l’octogénaire Philippe Sollers à son amie Josyane Savigneau, dans «Une conversation infinie». Et il le prouve avec un de ces romans brefs, sécants et fringants, dont il a désormais le secret. Comme si, avec l’âge et la liberté qu’il favorise, l’auteur de «Femmes» et de «Paradis» se désencombrait, s’allégeait, se mozartisait et redevenait le Joyaux bordelais qui, à 15 ans, découvrait «la Recherche du temps perdu» dans la bibliothèque de sa mère et passait ses étés à nager, ramer, dériver.

« Le Nouveau » n’est pas seulement le nom de l’annexe du bateau de son grand-père Louis et du trois-mâts de son arrière-grand-père Henri, c’est aussi le titre de ce livre, que Sollers a écrit dans sa maison de l’île de Ré, où il se «consacre entièrement au dieu qui réjouit [sa] jeunesse», où les mouettes portent les messages des morts et où il a choisi de reposer, face à la mer, sous une dalle verticale ornée d’une rose sculptée. (Toujours dans ses entretiens avec Savigneau, il précise qu’il veut un enterrement catholique et ajoute: «Je suis éternel !»)

“Tu es le seul point fixe de ma vie” : le grand amour clandestin de Philippe Sollers

D’Henri, le navigateur au long cours, le «devin des ondes», qui avait épousé une rebelle irlandaise, et de Louis, le champion d’escrime devenu accro aux jeux (bridge, poker, courses), Philippe, le guerrier du goût, a hérité la manière d’utiliser son stylo comme un fleuret et l’art de voguer sur l’océan de la vie avec une boussole invisible. Comme ses aïeux, il ne cesse de faire le point, de prévoir le gros grain, de déchiffrer les vents mauvais, d’évaluer l’adversaire, de tendre l’oreille et d’entraîner sa mémoire. C’est un écrivain aux aguets, un romancier de vigie posté et caché dans un nid-de-pie, où il prie, à la hauteur des cieux.

“le Dieu de Bach me parle”

Henri, qui sillonnait les océans avec des cargaisons de vin de Bordeaux et ressemblait à Edouard Manet, ne se séparait jamais de ses deux volumes de Shakespeare. Il voyageait avec «la Tempête», embarquait avec le Maure de Venise, le prince du Danemark et Lady Macbeth; son arrière-petit-fils, dont «Antoine et Cléopâtre» est la pièce préférée, a pour sa part fondé un théâtre sans acteurs ni public, qu’il appelle «le Nouveau», où il se glisse dans la peau d’Hamlet, de Lear, de César, de Prospero, et donne la réplique, cinglante, à un monde qui fait naufrage.

Qui était réellement Shakespeare ?, par Philippe Sollers

Après avoir lu ce roman de Sollers, sans doute l’un de ses plus soyeux, baigné dans une lumière de crépuscule où se confondent le lever et le coucher du soleil, on préconise donc de l’écouter converser avec Josyane Savigneau. Il lui explique pourquoi le «Dieu de Bach [lui] parle», pourquoi il ne faut jamais «céder sur ses sensations d’enfance», et pourquoi sa joie demeure. Plus Sollers vieillit, plus il est nouveau.

Jérôme Garcin

Le Nouveau, par Philippe Sollers,
Gallimard, 144 p., 14 euros.

Une conversation infinie,
par Philippe Sollers et Josyane Savigneau,
Bayard, 141 p., 17,90 euros.

Paru dans “L’OBS” du 14 mars 2019.

Jérôme Garcin

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Delphine de Vigan, la vie derrière soi

Après « les Loyautés », «les Gratitudes». Dans le premier de ces romans, paru en 2018, Delphine de Vigan racontait la détresse de deux adolescents qui s’alcoolisaient sous un escalier. Cette fois, elle se concentre sur une vieille dame qui souffre d’aphasie dans un Ehpad. On aurait tort pourtant de confondre Delphine de Vigan avec une assistante sociale.

Est-ce que parce qu’elle-même a vécu une jeunesse douloureuse, avec la mère bipolaire qu’elle évoquait si bien dans «Rien ne s’oppose à la nuit»? C’est une romancière qui aime les gens fragilisés par l’existence et qui sait en parler, dans une langue claire et simple, avec la sensibilité, la délicatesse et même parfois l’humour qui s’imposent.

De la sensibilité, il en fallait pour éviter la sensiblerie dans ces «Gratitudes», qui nous introduisent dans la chambre impersonnelle où Michka, désormais, mène «une vie amoindrie, rétrécie, mais parfaitement réglée». Ses cauchemars sont éprouvants, ses activités limitées. «Ici, attendre est une occupation à part entière.» Il ne s’agit plus que de finir de vieillir, et «vieillir, c’est apprendre à perdre». Perdre ses mots, en particulier, au milieu des «résignants» en «fauteuil croulant» de l’Ehpad, qui meurent les uns après les autres.

Delphine de Vigan publie “les Gratitudes” : admirable ou détestable ?

“A chaque jour suffit sa chaîne”

Pour l’accompagner, jusqu’au bout, Michka peut cependant compter sur la conversation de deux personnes qui se relaient auprès d’elle: Marie, une jeune femme «en cloche» qui lui confie sa peur d’avoir un enfant toute seule et «lui doit énormément»; et Jérôme, le sympathique orthophoniste qui vient doucement la reprendre quand elle dit qu’«à chaque jour suffit sa chaîne».

Delphine de Vigan, Madame Loyale

Leurs dialogues alternés constituent l’essentiel de ce conte humaniste à la Emile Ajar, de cette vie derrière soi qui plaide, avec éloquence, pour qu’on ose «tout» dire à ceux qu’on aime :

Tout ce qu’on rejette… regrette, après, quand les gens disparaissent, pfffuit… On ne peut pas rester avec tout ça sur le cœur. Après ça fait des cocards… cauchemars, vous voyez.»

Grégoire Leménager

Les Gratitudes, par Delphine de Vigan,
JC Lattès, 172 p., 17 euros.

Delphine de Vigan, en chiffres

Née en 1966 à Boulogne-Billancourt, Delphine de Vigan est l’auteur de «Rien ne s’oppose à la nuit» (500.000 exemplaires), «D’après une histoire vraie» (prix Renaudot 2015, 450.000 ex.) et «les Loyautés» (160.000 ex.). Tirage des «Gratitudes»: 160.000 ex.

Paru dans “L’OBS” du 7 mars 2019.

Grégoire Leménager

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Edmonde Charles-Roux, ou l’incroyable destin d’une enchanteresse

Et dire que c’est seulement le premier volume. Et qu’il ne couvre que les années 1938-1944… Si l’on doutait encore qu’Edmonde Charles-Roux, disparue en janvier 2016, à 95 ans, fût inspirante, en voici la preuve. A la fois portrait d’une femme hors du commun, qui refusa toujours d’écrire ses Mémoires (était-ce pour mieux étourdir ses futurs biographes?), roman d’une «grande famille» (au sens où l’entendait Maurice Druon, qu’elle aida à composer «les Rois maudits»), et chronique extravagante d’une époque que Louis Aragon, autre de ses amis, appelait «un temps déraisonnable», le livre de Dominique de Saint Pern, qui mêle tous les genres, est un chaudron magique.

Une enchanteresse en sort. A moins de vingt ans, Edmonde la bien née est déjà une irrégulière: fille d’un ambassadeur de France, natif de Marseille, qui lui a fait découvrir le monde, elle serait devenue duchesse de Sermoneta, princesse de Bassiano, si son fiancé, Camillo Caetani, n’avait été tué, en 1940, sur le front albanais, par des soldats grecs. Sept mois plus tôt, elle-même avait échappé à la mort dans l’hôpital militaire de Bras-sur-Meuse, où elle servait comme infirmière-ambulancière de la Croix-Rouge, que la Luftwaffe avait bombardé sans scrupule. Après quoi, elle partit skier à Megève.

In love with Edmonde Charles-Roux

Sportive, cultivée, formidablement courageuse

Car telle était, alors, la jeune Edmonde. Aussi à l’aise en uniforme kaki, augmenté d’une croix de guerre, qu’en fuseau ou en robe longue, dans les salons parisiens que dans le parc de la Villa Séréna, le petit château phocéen de sa famille. En deuil de Camillo Caetani et déjà prête à épouser Roger de Vilmorin. Sportive, cultivée et formidablement courageuse: à la fin de ce volume, en août 1944, elle est convoquée à Aix-en-Provence par le général de Lattre, surnommé par elle «M. Dare-Dare», qui l’intègre à son cabinet militaire avant de l’affecter, comme assistante sociale divisionnaire, à la 5e DB.

Elle n’a que 24 ans, mais elle est déjà Edmonde Charles-Roux. Une intrépide dont l’incroyable destin s’est forgé pendant ces années noires. Elle voit son père, ambassadeur auprès du Saint-Siège, être menacé par Mussolini, puis introduit à Vichy, comme éphémère secrétaire général aux Affaires étrangères, poste dont il démissionne avec fracas pour marquer son opposition à Laval. Elle part aussi pour Bruxelles afin de venir en aide à sa sœur, Cyprienne, maîtresse du gendre de Mussolini et femme du prince del Drago, ambassadeur d’Italie que les Chemises noires pourchassent parce qu’il s’est rangé derrière le roi Victor-Emmanuel III.

Edmonde Charles-Roux, l’irrégulière en tailleur

Tout cela est fou, d’une violence inouïe, et pourtant, Edmonde garde son calme, sa grâce, sa hautaine élégance, feignant d’être l’organisatrice des mystères qui la dépassent. Trois ans après sa disparition, elle méritait bien ce roman chauffé à blanc qui lui ressemble.

Jérôme Garcin

Edmonde, par Dominique de Saint Pern,
Stock, 416 p., 21,50 euros.

Paru dans “L’OBS” du 7 mars 2019.

Jérôme Garcin

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Yves Ravey, l’inventeur du polar cappuccino freddo

Ses romans noirs sont toujours estompés par une écriture blanche. Yves Ravey est l’inventeur du polar café-au-lait, ou plutôt du polar cappuccino freddo, à l’amertume onctueuse et glaçante. Cela fait trente ans que, sans faire de bruit, cet écrivain bisontin construit une éclatante œuvre sans éclat.

Ses livres sont brefs et laconiques – jamais un mot rare, jamais une formule recherchée. L’atmosphère est pesante et l’angoisse, diffuse. Les intrigues se déroulent sous un ciel invariablement gris et bas. Il y a peu de violence apparente, très peu de sang et le moins de psychologie possible – même quand l’auteur feint de démêler des nœuds de vipères familiaux. Les flics sont du genre nonchalant; le suspense, aussi. Le plus souvent, c’est le suspect qui est chargé de raconter l’histoire, pleine d’ellipses et de fausses pistes. Bref, c’est du grand art, mais invisible à l’œil nu. J’oubliais: les époques sont indéfinies et les lieux, incertains.

Comment décrire une barquette de chabichou ?

Ici, dans son quatorzième roman, il faut tenter d’imaginer, près de Santa Clarita, une sorte de Californie franc-comtoise. En ouverture et en plongée, une scène d’accident, ou de crime. Une femme, Tippi Meyer, est retrouvée morte au volant de sa berline blanche, qui a quitté la route, arraché la glissière de sécurité, et s’est disloquée au fond d’un ravin. Plantés là-haut, d’où ils observent la carcasse encore fumante, il y a le mari de la victime, Salvatore Meyer, son amant, un agent d’assurances nommé Kowalzki, et un policier en civil, qui va d’abord mener l’enquête avec une cérémonieuse bienveillance.

Ravey dans le ravin

Le moins qu’on puisse dire est que le couple Meyer l’intrigue. Voilà une femme, Tippi, qui ne dormait plus avec son mari ni ne cachait avoir un amant, et un homme, Salvatore, qui travaillait dans l’entreprise de désamiantage de son beau-père, Bruce Cazale, avec lequel les relations étaient exécrables et dont il guignait le fauteuil directorial. Le flic a des soupçons, et son idée. Mais on n’en saura pas plus. Car l’unique narrateur est le veuf, le mari faussement éploré de la victime, très doué pour jouer les candides. D’autant que Salvatore a réponse à tout.

Il jure qu’il aimait sa femme. Il lui reprochait seulement de conduire trop vite, à tombeau ouvert !, et de boire avec excès. Il dit savoir pourquoi elle a quitté le domicile conjugal à cinq heures du matin. Et il veut faire croire que son collier de perles, recherché par l’inspecteur, se trouve encore dans la voiture concassée.

Yves Ravey au meilleur de sa perversité

Ce qui restait énigmatique, Salvatore l’explique en détail à la fin. On ne vous dira donc pas qui est la dupe du titre. Mais on peut vous assurer que le lecteur a été trimballé et qu’il a foncé, lui aussi, vers le précipice. Méfiez-vous d’Yves Ravey, ce faux placide. De tous ses personnages, c’est le plus diabolique.

Jérôme Garcin

Pas dupe, par Yves Ravey,
Minuit, 144 p., 14,50 euros.

Paru dans “L’OBS” du 28 février 2019.

Jérôme Garcin

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Au fils que je n’ai pas eu : le récit-testament d’Erri De Luca

En approchant 70 ans, Erri De Luca s’est senti orphelin. Non pas de ses parents, mais du fils qu’il n’a pas eu. Comme il aurait été heureux papa, conduisant son gamin au jardin pour lui montrer le miracle renouvelé de la vie et lui raconter, comme il le fait dans ce récit testamentaire, les grands moments de son existence! Son enfance en Italie du Sud, le dialecte napolitain qui faisait loi dans la maison, le père souvent absent.

Sans doute, il avait déjà évoqué son passé, mais le ton est à la confidence: «Ce fut prodigieux d’avoir un père», s’exclame Erri, rêvant par procuration à celui qu’il aurait pu être. «Maman était réelle, quotidienne, mon père était sporadique, prestidigitateur de sa présence.» Avec lui, jamais de câlins mais «un coup de poing pour plaisanter, une tape, pas de jeux à la mer».

Erri De Luca : “Les persécutions contre les migrants ne les empêcheront pas de migrer”

Comme il est aussi alpiniste, on atteint vite, avec Erri De Luca, les cimes de l’émotion, dans ces évocations en forme de haïkus japonais de la mort de sa mère, qu’il ne sait pas aider à passer la rivière.

Elle m’a dit qu’elle espérait trouver des livres là-bas, de l’autre côté. Sinon ils lui manqueraient, plus que moi.»

L’indigné fondamental

Car Erri, comme il le raconte avec une concision presque effrayante, avait une âme rebelle. «J’inaugurais mes âpretés.» Il se fait ouvrier et rend la liberté aux lapins qu’il élevait jusqu’alors. Puis le voici qui, comme au temps des brigades internationales, fait route pour la Bosnie au moment de la guerre: «La liberté était de devoir y aller.» Il progresse dans un tunnel d’un kilomètre de long, son sac à dos bourré de vivres et de médicaments, et sent, parvenu à Sarajevo, la brûlure et le fracas des obus qui tombent.

Erri De Luca, l’indigné fondamental. Mais, à force de combattre, ne perd-on pas l’amour des choses simples? Et sa vie ne serait-elle pas devenue, sans cet enfant de papier, comme la «terre vaine» de T.S. Eliot? «Quelqu’un qui écrit des histoires: existe-t-il une activité plus effilochée?», s’interroge cet écrivain passionnément attaché au pouvoir des mots.

Saviano-De Luca : rencontre entre deux écrivains en liberté surveillée

Mais une autre question le taraude déjà, à laquelle ce superbe récit n’apporte qu’une réponse provisoire: à quoi bon la trentaine de livres et détenir toute la sagesse du monde si l’on n’est pas l’auteur de l’œuvre qui seule vaut titre de création: un enfant?

Didier Jacob

Le Tour de l’oie, par Erri De Luca,
traduit de l’italien par Danièle Valin,
Gallimard, 176 p., 16 euros.

Paru dans “L’OBS” du 7 mars 2019.

Didier Jacob

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“Mes bien chères soeurs”, le manifeste féministe de Chloé Delaume

La messe est dite. Et avec quelle verve. Noire, incantatoire, foudroyante. Pythie sans pitié, piquante et piquée, Chloé Delaume a revêtu sa plus belle chasuble pour prononcer son sermon sur la chute de l’homme. Le patriarcat vit ses dernières heures et la romancière lui offre un enterrement de première classe. C’est le «crépuscule des guignols», «l’Apocalypse d’après Weinstein».

Pas besoin d’oracle ou d’haruspice. La parole désormais libérée, la prophétie est en train de se réaliser : #MeToo, #Balancetonporc, #LigueduLol, la domination masculine subit les assauts de hashtags aiguisés comme des sécateurs et donne des signes de faiblesse:

Ecriture inclusive : “En français, la langue reste attachée au phallus”
Le réel se dévoile tel que le subissent les femmes. Toutes les femmes, quelle que soit la façon dont elles le sont devenues. (…) Aucune classe sociale n’y échappe

Mariage pour tous, trouble dans le genre, c’est tout le régime hétérosexuel qui vacille sur son pilier phallique. «Un queer vaut mieux que deux choléras», résume Delaume avec l’une des ses formules magiques qui pourraient lui valoir un procès en sorcellerie. Les rois sont nus. «Le couillidé ne contrôle plus rien à part la taille de sa barbe.»

Chloé Delaume: «Mon corps m’appartient. Mes organes, j’en doute»

Petit livre formellement réjouissant, dont chaque phrase clinque et claque, «Mes bien chères soeurs» ne s’en tient pas pour autant à la pure incantation, aussi brillante soit-elle. C’est un couteau-suisse militant, un manuel de combat poétique, à dégainer à la moindre attaque misogyne. C’est un vade-mecum féministe à faire circuler, à lire seul.e ou en choeur, à colporter allègrement. Comme l’indispensable «King Kong Théorie» de Virginie Despentes, paru en 2006.

“J’écris de chez les ex-bonnasses”

Le texte de Despentes fait d’ailleurs office de palimpseste. Au célèbre «J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les mal baisées, les imbaisables…», asséné par l’auteure de «Vernon Subutex», fait écho l’anaphore de Delaume: «J’écris de chez les féministes hétéros qui se maquillen, «J’écris de chez les ex-bonnasses, les suffisamment cotées sur le marché pour avoir reçu des appels d’offres et avoir eu le choix des options»

En quelques paragraphes, Chloé Delaume déroule sa propre histoire, mise en abyme de celle de toutes les femmes. Pour l’auteure des «Sorcières de la République», le sexisme prend dès son plus jeune âge la forme la plus extrême, avec le meurtre de sa mère par son père. «Les conséquences de la domination masculine dans les sphères privée et publique, lorsqu’on devient orpheline après ce qui était nommé à l’époque un ‘drame conjugal’, c’est un peu difficile de passer à côté», note l’écrivaine.

Ni prudes ni soumises : on a parlé vie de couple, folie et prostitution avec Claire Castillon et Chloé Delaume

Son oeil salement averti observe et comprend instinctivement les mécanismes de domination : la femme cantonnée au foyer, comme la tante qui l’élève, ou réduite au statut d’objet sexuel, comme la playmate de «Cocoboy» qui se déshabille chaque semaine à la télévision, dans les années 1980. L’une des multiples incarnations de cette gaudriole bien de chez nous, cette grivoiserie bleu-blanc-rouge qui permet à d’influents éditorialistes de parler de «troussage de domestique» quand il est question d’un viol ou à une poignée de femmes hors sol de défendre la «liberté d’importuner». Et puis il y a les statistiques que rappelle Chloé Delaume: un viol déclaré toutes les 40 minutes; en France, une femme sur dix violée ou qui le sera au cours de sa vie.

“Badaboum Manifesto”

On entend d’ici les procès en féminisme victimaire. C’est mal connaître Delaume, qui n’a franchement rien d’une pleureuse. Elle ne se contente pas de faire un état des lieux, elle propose un plan d’attaque. Celui-ci tient en un mot: sororité. «L’état de soeur neutralise l’idée de domination, de hiérarchie, de pyramide.» Elle prône la solidarité, l’entraide face au sexisme, un «féminisme actif, le retour de sorcières d’autant plus dangereuses qu’elles ont appris le sortilège d’unité». A force de voir les hommes se comporter souvent comme des porcs, il paraît normal de voir les femmes se transformer en une armée de Circé. 

Mona Chollet : la sorcière est l’avenir de la femme

Et dans la lignée de Valerie Solanas, l’auteure du «Scum manifesto», Chloé Delaume soumet son propre manifeste: le «Badaboum manifesto». Le principe fondateur en est simple: ponctuer chaque saillie sexiste d’un «badaboum». «Je sais que là, vous vous dites: quelle idée à la con», anticipe Delaume. Oui, un peu, c’est vrai. Mais sur le fond, son propos est convaincant : ne plus rien laisser passer :

S’allier en un regard. Intervenir dès lors qu’une femme est en danger, insultée, agressée, harcelée dans un espace public. Les transports en commun, l’open space dans lequel on travaille, l’escalier de son immeuble où s’effondre la voisine. Une connivence tacite, communauté aux liens indéfectibles.»

 A(wo)men.

Elisabeth Philippe

Mes bien chères sœurs,
par Chloé Delaume,
Seuil, 132 p., 13,50 euros

Elisabeth Philippe

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“Les Porteurs d’eau” par Atiq Rahimi : adultère et châtiment

On l’a un peu oublié, mais six mois avant le 11 septembre 2001, un autre attentat a eu lieu. «11 mars 2001: les talibans détruisent les deux Bouddhas de Bâmiyân, en Afghanistan.» Le roman d’Atiq Rahimi est situé le jour de cette «défaite de l’Histoire». C’est pour mieux en raconter d’autres, dans une narration alternée entre l’Europe et Kaboul. D’un côté, un Afghan exilé en France quitte sa femme pour en rejoindre une autre à Amsterdam, et roule sous la pluie en écoutant Dylan chanter «One more cup of coffee for the road». De l’autre, un puceau chargé de veiller sur l’honneur de sa belle-sœur découvre à quel point il la désire, et souffre des pulsions contradictoires qui le déchirent.

D’un côté, l’exilé se dit que l’adultère est «une révolte intime contre le régime totalitaire du monothéisme conjugal», qui le condamne à une nouvelle clandestinité, d’une banalité tragique. De l’autre, c’est «un crime aussi impie que le blasphème», qui peut conduire à se faire lapider dans le stade de Kaboul. Il y a ici parfois des bavardages un peu ésotériques, mais l’auteur franco-afghan de «Syngué sabour» sait glisser de nombreuses questions en évitant d’y répondre, le plus sûr moyen de les laisser faire leur chemin hors de son livre.

Comment Atiq Rahimi a adapté un roman d’Atiq Rahimi

“L’amour n’est pas un péché”

Par exemple sur l’attentat du 11 mars 2001, puisque «les êtres humains peuvent se reproduire, pas les œuvres d’art». Ou encore sur la difficulté qu’il y a à dire ses sentiments quand on «vient d’une culture dans laquelle on ne parle que pour cacher sa pensée», et à se projeter dans l’avenir quand, dans sa langue maternelle, «le futur n’a pas sa propre forme, comme en français».

Comment sortir de l’impression de déjà-vu? Devenir soi en affrontant la culpabilité de trahir les siens? A l’arrivée, une seule morale: «L’amour n’est pas un péché.» Ce que résume autrement La Rochefoucauld, sur le mur d’un W.-C. d’Amsterdam qui le retrancrit approximativement: «La violence qu’on se fait à soi-même pour demeurer fidèle à ceux qu’on aime ne vaut guère mieux qu’une infidélité.»

Grégoire Leménager

Les Porteurs d’eau,
par Atiq Rahimi,
POL, 288 p., 19 euros.

En chiffres

Né à Kaboul en 1962, Atiq Rahimi est l’auteur de «Terre et Cendres» (2000) et de «Syngué sabour» (prix Goncourt 2008, 550.000 exemplaires vendus, traduit dans 40 langues), qu’il a lui-même adaptés au cinéma. «Les Porteurs d’eau» a été tiré à 15.000.


Paru dans “L’OBS” du 28 février 2019.

Grégoire Leménager

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Sur l’antisémitisme qui revient, le grand Hilsenrath avait tout compris

Fake news. Le formidable auteur de «Fuck America» n’est pas mort, le 30 décembre dernier, à l’âge de 92 ans. Le voilà qui ressort de sa boîte, plus vif, plus grinçant, plus punk que jamais, dans cet ultime roman avec lequel il a bouclé son œuvre en 2006 et qui se trouve enfin traduit (très bien) de ce côté du Rhin. C’est «Terminus Berlin», où ce rescapé de la Shoah rassemble tous les fils plus ou moins autobiographiques qu’il avait tirés dans «le Nazi et le Barbier», «Nuit» ou «les Aventures de Ruben Jablonski».

Ici, ce sont les aventures de Joseph Leschinsky, que tout le monde appelle «Lesche» parce que «beaucoup de gens trouvaient ce nom trop long». Ça démarre sans prévenir au milieu de filles usées qui tapinent à Broadway. Lesche, exilé depuis trente ans à New York, «reluque tous les petits culs chauds» qui se promènent, enchaîne les petits boulots, et écrit en allemand des livres comme «le Juif et le SS», qui n’intéressent pas grand monde.

Edgar Hilsenrath, auteur du “Nazi et le Barbier”, est mort

“L’humour conserve”

Ça continue dans une «cafétéria d’émigrants», où on le prévient: «L’Holocauste vous poursuivra partout en Allemagne. Le pays tout entier est un monument à l’Holocauste.» Mais rien à faire, Lesche veut revenir en Allemagne. Il n’aime pas les Allemands, mais il aime trop leur langue. C’est son «plus gros problème», à lui qui n’en manque pas. «Nazi un jour, nazi toujours», se dit-il. Le succès littéraire, pourtant, finit par arriver. Et avec lui les femmes, qu’il baise frénétiquement. Et les néo-nazis, qui rappliquent pour l’insulter. Et l’idée d’écrire sur le génocide arménien, pour s’arracher enfin au ghetto de son enfance.

Rentrée littéraire : êtes-vous plutôt Gallimard, Lattès ou Tripode ?

Le coup de génie d’Hilsenrath est peut-être là: dans les livres, les victimes du nazisme sont souvent des gens bien. Chez lui, c’est un type sans états d’âme qui engrosse la fille d’une de ses maîtresses, planifie l’assassinat d’un coiffeur qui l’a autrefois martyrisé à l’école, soupçonne sa logeuse de n’avoir «peut-être fait que suivre l’air du temps en devenant philosémite après la guerre – ce qui n’était en fait que de l’antisémitisme inversé».

C’est que l’histoire lui a appris à se méfier de «toutes les grandes doctrines, surtout quand elles sont exploitées par l’Etat». Elle lui a aussi enseigné que «l’humour conserve». D’où ce roman explosif, joyeusement anarchiste et, hélas, tragiquement visionnaire dans une époque où des abrutis tracent des croix gammées sur le visage de Simone Veil.

Grégoire Leménager

Terminus Berlin,
par Edgar Hilsenrath,
traduit de l’allemand par Chantal Philippe,
Le Tripode, 230 p., 19 euros.

Grégoire Leménager

http://bibliobs.nouvelobs.com/critique/20190218.OBS0360/sur-l-antisemitisme-qui-revient-le-grand-hilsenrath-avait-tout-compris.html?xtor=RSS-15

“Vigile”, le chant d’amour et de combat de Hyam Zaytoun

Formée au Conservatoire dans la classe de Jacques Lassalle, elle a joué au théâtre, au cinéma et dans des séries, dont «le Bureau des légendes» et «Un village français», mais jamais Hyam Zaytoun n’a été davantage comédienne qu’au chevet de son homme, victime d’un infarctus, plongé dans un coma thérapeutique, sujet à des crises d’épilepsie et menacé, s’il s’en sort, d’être «un légume».

Je te dis à voix haute ces pensées qui me traversent, parce qu’il faut bien parler, oser. Cela, toi et moi on sait le faire, ouvrir notre cœur à ceux qui se taisent. Depuis la scène, qui est notre jour, l’on choisit, au plus profond de la nuit des spectateurs, dans ce noir épais, chaud et accueillant, notre confident. 

Antoine Audouard, l’homme qui a écrit son roman d’un seul doigt

Même s’il ne réagit plus et si ses yeux restent fermés, elle veut croire qu’Antoine l’entend encore et qu’il finira, réfutant les sombres pronostics des médecins, par revenir à la vie. Alors, l’actrice improvise, pour lui seul, la comédie du bonheur et de la mémoire heureuse. Elle lui rappelle comment, la première fois, il l’a séduite, pourquoi leur métier commun – le théâtre – a fait d’eux des inséparables et combien leurs deux enfants les ont soudés pour toujours.

Lésion irrémédiable

Dans cette chambre d’hôpital, celle qui fut la suppliante Mara, dans «l’Annonce faite à Marie» de Claudel, n’a jamais joué avec autant de ferveur, convaincue qu’elle finirait par réveiller ce spectateur couché dans un monde parallèle, qu’elle aime à la folie. Tout avait commencé, quelques jours auparavant, par une dispute idiote. Elle lui avait dit qu’il leur fallait gagner plus d’argent, «sinon on ne s’en sortirait pas ». Ils s’étaient couchés fâchés.

Boris Razon, le rescapé

En pleine nuit, alertée par «un vrombissement de bouche», elle avait allumé et découvert le corps inerte de son compagnon, son visage violet, son front trempé de sueur, ses yeux fixes. Guidée au téléphone par les pompiers, elle avait effectué un long massage de la poitrine et senti Antoine retrouver sa respiration. Mais à l’hôpital Mondor de Créteil, on ne lui avait donné guère d’espoir: trente minutes d’arrêt cardiaque, c’est signe d’une lésion irrémédiable au cerveau.

« Vigile » (Le Tripode, 13 euros), où le travail de survie triomphe du travail de deuil, est un récit de combat doublé d’un chant d’amour. Hyam Zaytoun a attendu cinq ans avant de pouvoir l’écrire. Elle l’a fait à l’économie, dans une prose hâve et mate, pour n’être pas submergée par l’émotion, débordée par le pathos. On imagine qu’Antoine l’a lu en retenant son souffle, le cœur battant.

Jérôme Garcin

Paru dans “L’OBS” du 28 février 2019

Jérôme Garcin

http://bibliobs.nouvelobs.com/critique/20190220.OBS0546/vigile-le-chant-d-amour-et-de-combat-de-hyam-zaytoun.html?xtor=RSS-15

Oubliez Elena Ferrante, lisez Goliarda Sapienza !

Découvrir Goliarda Sapienza, c’est aussitôt chercher à renouveler l’enchantement que procurent sa langue aux étranges inflexions, ses images mûries sous le soleil de Palerme ou de Positano. A ce désir s’ajoute un sentiment d’urgence, une avidité à rattraper le temps perdu, toutes ces années durant lesquelles l’œuvre de l’auteure italienne a végété dans les limbes, avant d’être redécouverte en 2005, avec la réédition de son ample fresque solaire «l’Art de la joie». Triste gloire posthume.

Trois jours à Naples sur les traces d’Elena Ferrante

Malgré les échecs, Sapienza n’a jamais cessé d’écrire. De 1976, année où elle acheva «l’Art de la joie», à sa mort en 1996, elle a noirci plus de 8 000 pages dont paraissent aujourd’hui de larges extraits. Elle se montrait pourtant réticente à l’idée de tenir un journal: «Cette façon d’écrire pour soi-même finit toujours par trop amollir les sentiments», note-t-elle en décembre 1976.

De chair et de lave

Aucun risque d’amollissement avec Sapienza, dont le tempérament de feu a été forgé par des parents anarchistes et par l’air volcanique de la Sicile. De son écriture de chair et de lave, elle confie ses déceptions et ses angoisses, mais aussitôt se reprend. Celle qui s’est racontée dans la trilogie «Autobiographie des contradictions» sait allier les extrêmes.

Erri De Luca : “La fraternité, c’est ce qui permet de se battre”

Elle passe du récit d’un voyage en Transsibérien à ses pérégrinations à travers l’Italie pour une tournée théâtrale; restitue avec fougue son séjour en prison, ce «bain de vie» où elle a atterri pour avoir volé des bijoux. Elle dit aussi les amis qui meurent en même temps que les illusions, le temps qui passe:

C’est maintenant dans la maturité, et bientôt dans la vieillesse qui approche, que tu trouveras la raison d’être femme, la signification, la beauté de cette condition. […] Ne déserte pas juste quand tu commences à comprendre. 

Ce sont les mots, dignes et beaux, d’une femme qui n’a jamais abdiqué.

Elisabeth Philippe

Carnets, par Goliarda Sapienza, extraits choisis par Angelo Pellegrino, traduit de l’italien par Nathalie Castagné, Le Tripode, 480 p., 25 euros.

En chiffres

Née en 1924 à Catane (Sicile), Goliarda Sapienza a été comédienne et assistante de Luchino Visconti. Ses livres ont été redécouverts après sa mort, en 1996: «l’Art de la joie» (2005, 300 000 exemplaires), «l’Université de Rebibbia» (2013, 10 000) ou «Rendez-vous à Positano» (2017, 22 000). Les «Carnets» ont été tirés à 8 000.

Elisabeth Philippe

http://bibliobs.nouvelobs.com/critique/20190212.OBS0025/oubliez-elena-ferrante-lisez-goliarda-sapienza.html?xtor=RSS-15