“Des soirs, des gens, des choses…” : le théâtre disparu d’Ernest la Jeunesse

C’est un joli recueil de critiques de théâtre à couverture gaufrée, ponctué de culs-de-lampe amusants, couvrant les années 1909-1911, période pendant laquelle la scène fut reine. Intitulé «Des Soirs, des gens, des choses…», le livre rassemble une centaine d’articles signés par Ernest La Jeunesse, polémiste salonnard, journaliste à «L’Assiette au beurre», ami d’Apollinaire, humoriste apprécié, personnage moqué pour sa voix de fausset et ses manières «d’épouvantail» (selon cette peste de Léon Daudet, qui le savait juif).

Edité par Maurice de Brunhoff (le père du créateur de Babar), ce bouquin est une promenade charmante et mélancolique dans un paysage totalement disparu. S’il y a bien eu un «Boulevard du Crime» entièrement dédié au théâtre, force est de constater que le crime, pour une fois, est parfait. Les pièces dont parle La Jeunesse ont sombré corps et biens, quelque part dans la fosse du souffleur.

“Pour ‘Hugo Cabret’, je me suis inspiré à 80% de la Gare du Nord”

Qui a entendu parler de «La Route d’Émeraude», drame en cinq parties, de Jean Richepin, donné au Théâtre du Vaudeville? C’est un «épisode serti, gemmé, orfévré de mille caresses verbales, de tous les trésors d’horreur, d’éloquence, de la splendeur infinie, de la virtuosité échevelée de l’auteur». Mazette, quel éloge! Continuons. Voici «J’en ai plein le dos, de Margot!», comédie en deux actes de Georges Courteline et Pierre Wolff, au Théâtre de la Renaissance:

C’est la soirée de Lucien Guitry. On sait la coquetterie qu’a ce grand maître de la veulerie contemporaine et du nonchaloir. Ici, il s’est surpassé. Il révèle, il accuse l’inquiétude, l’angoisse, la résistance, il a des plaintes de gorge qui ne sortent pas, des détresses de bras, ce n’est pas du théâtre, c’est la vie! Et quelle vie

On tourne la page. Voilà «Connais-toi», pièce en trois actes en prose de Paul Hervieu, à la Comédie-Française. L’article commence par: «Tout le monde se souvient de “Peints par eux-mêmes”, des “Tenailles”, de “La Loi de l’Homme”. Il y a là une éclatante sobriété, une pitié mathématique»… Encore une autre critique: «Beethoven», drame en trois actes en vers de René Fauchois, à l’Odéon, qui a valu à son auteur «une pure furie d’enthousiasme». Citons enfin un extrait de l’article consacré au «Roi Bombance», tragédie en quatre actes de Filippo Tomaso Marinetti (le fameux inventeur du Futurisme, ex-anarchiste qui virera au fascisme), au Théâtre de l’Œuvre:

La reine écrit à Bombance: “Mon pet bien-aimé…” Mais il est tant question de pets que, lorsqu’il y a du tumulte, un enthousiaste a traité les protestataires de “Tas de constipés!“», écrit la Jeunesse.

Paris, “capitale du crime” ?

Le temps a tout effacé

C’est délicieux, de feuilleter ces pages: «La Vallée du Bonheur» de François de Nion succède à «Solange» d’Adolphe Aderer, et «La Clairière» de Maurice Donnay fait écho à «Demain» de P.H. Raymond-Duval (que La Jeunesse décrit comme «du Tolstoï orchestré par Robert de Montesquiou». On frémit). Les noms défilent: Francis de Croisset, auteur au «génie zinzoli; Albert Brasseur, cabotin tout de «fatuité cordiale»; Polaire, actrice «qui a tout loisir de gaminer»; Sarah Bernhardt, «émouvante à faire crier»; De Max, acteur qui a «une furieuse science des attitudes»; Eve Lavallière, comédienne «qui plane, qui règne, qui gourme, qui séduit et qui reconquiert avec des yeux larges comme des chapeaux»; Chekri-Ganem, signataire de «Antar», «épopée élégiaque, conte d’azur et de pourpre» joué à l’Odéon en 1910.

Le temps a tout effacé. De ces pièces, de ces envolées, de ces beautés éphémères (Cora Laparcerie, Marie Marcilly, Florise, Marcelle Péri, Julia Bartet) il ne reste que des photos qu’on retrouve, parfois sur les quais, estampillées par l’épicier Félix Potin ou le chicoriste Leroux. À la page 189, cependant, Ernest La Jeunesse rend hommage à «Bigre!», revue en deux actes et quatre tableaux, de Rip (de son vrai nom Georges Gabriel Tenon, 1884-1941). Celui-ci tient une place particulière dans mon souvenir: évoquant Jeanne Parisys, actrice à la cuisse légère et aux jambes «en arc de triomphe», il nota, cependant, que «son poilu n’était pas inconnu»No comment.

François Forestier

Des soirs, des gens, des choses…
(1909-1911),
par Ernest La Jeunesse,
Édité par Maurice de Brunhoff, 298 p., 1913.

François Forestier

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“La Horde sauvage” : comment Sam Peckinpah a réalisé un chef-d’œuvre

Dans les salles, les femmes s’évanouissaient. Les ouvreuses avaient des flacons de sel à disposition. Rex Reed, le critique du «Holiday magazine», vilipendait ce «machin prétentieux et sanguinolent». Arthur Knight, dans la «Saturday Review», s’emportait contre «ce film révoltant» et William Wolf, dans «Cue», en rajoutait une couche: «Moche, inutile, dégoûtant.» Les ligues de moralité s’en mêlaient, inlassables corbacs de malheur. Nous étions en mai 1969. «La Horde Sauvage» venait de sortir sur les écrans, et faisait une entrée fracassante dans l’histoire du cinéma.

Aujourd’hui, le film de Sam Peckinpah est considéré comme un classique, n’en déplaise aux chaisières et aux pères-la-vertu. Un livre de W.K. Stratton, intitulé «The Wild Bunch», sous-titré «Sam Peckinpah, a revolution in Hollywood and the making of a legendary film», raconte la fabrication de cet étrange western, tourné dans la poussière du Mexique, imbibé de sang, imprégné des flammes de l’enfer et mis en scène en 1968, au moment même où les GIs américains rasaient le village de My Laï au Vietnam, laissant derrière eux 500 cadavres d’hommes, de femmes violées, d’enfants et de nourrissons.

Tout commence en 1964 avec l’idée d’un cavalier de rodéo, Roy Sickner. Celui-ci fait alors partie des modèles photographiés pour la publicité Marlboro. Il a une idée, dont il parle à Walon Green, le fils d’un compositeur de pop music. Green, par hasard, a naguère rencontré le fils d’Antonio Rios Zerruche, dont le père a mis en place l’embuscade qui a permis d’avoir la peau de Zapata. Passionné de Mexique, Green étudie alors la biologie, mais, après avoir vu «Le Voleur de Bicyclette», tombe amoureux du cinéma. Il écrit un premier scénario de «La Horde Sauvage», qui parvient entre les mains de Sam Peckinpah, un jeune réalisateur issu de la télé, réputé pour sa mauvaise humeur et ses bagarres de poivrot.

Mais pourquoi le western est-il “un genre presque disparu”?

Viande hachée et poches de sang

Ce dernier a été élevé dans un ranch, la Bible à la main, le Colt dans l’autre. Il s’est engagé dans les marines, a observé la guerre civile en Chine, avec sa cohorte d’exécutions et de décapitations. Quand il lit «La Horde Sauvage», il sent qu’il tient là le film de sa vie. Mais avec quels acteurs? Il engage Ben Johnson, authentique cow-boy qui menace de lui péter la gueule si on lui parle mal. Puis il cherche à donner le rôle principal à Lee Marvin, alors au top de sa carrière et de son alcoolisme. Lequel préfère tourner «La Kermesse de l’Ouest», misérable nanar musical avec Clint Eastwood.

On contacte Burt Lancaster, James Stewart, Charlton Heston, Gregory Peck. Tous refusent. Le seul qui accepte, c’est William Holden. Il est sur le déclin, il picole, il est bien élevé, il a été l’amant de Jacqueline Kennedy, il est suicidaire et, il ne le sait pas encore, mais le rôle de Pike Bishop, le chef de la Horde Sauvage, sera sa rédemption.

D’autres acteurs se succèdent: Ernest Borgnine, le costaud aux dents du bonheur. Cet italien (Borgnino) a été démineur dans la Navy pendant six ans. Voici Robert Ryan, ex-sergent-instructeur chez les marines. Il vient de vendre son appartement du Dakota Building, à New York, à John Lennon, et se cherche un point d’ancrage. Arrive alors Warren Oates, fils d’un épicier du Kentucky. Il est suivi par Strother Martin, qui a jadis été un plongeur olympique. Que des durs. Le seul qui soit un pied-tendre, c’est Jaime Sanchez, dans le rôle d’Angel, le bandit sacrifié: il est devenu acteur par admiration pour «Hiroshima mon amour». Alain Resnais, c’est qui, ça? demandent les autres. Sanchez hausse les épaules.

Peckinpah décide de tourner au Mexique, dans un coin où il n’y a pas d’électricité, d’eau courante, de canalisations. Il faut tout faire venir. L’équipe hollywoodienne confectionne des dizaines de poches de sang, qui tachent les costumes (il faut donc multiplier les costumes de rechange, il y aura cent mètres de linéaire-penderie). Peckinpah exige six caméras en permanence, des camions de terre pour camoufler les routes goudronnées, deux cents figurants détachés de l’Armée du Mexique, de la viande hachée pour rendre les blessures plus réalistes et des fourmis rouges géantes (pour la scène d’ouverture).

Bertrand Tavernier : “Le western, c’est le contraire du libéralisme”

Un tournage dantesque

Emilio Fernandez, l’acteur qui va jouer le général Mapache, se pointe sur le plateau avec un harem de jeunes filles – il est sexagénaire – et des flingues chargés à la ceinture. C’est lui qui, jadis, a servi de modèle nu à Cedric Gibbons, le designer de la statuette des Oscars. Quand il a vu passer Dolorès del Rio, la sublime femme de Gibbons, Fernandez a eu une érection, que le designer a évidemment remarqué. Désormais, Oscar tient une épée. Un autre acteur sexagénaire, Albert Dekker, joue le rôle du patron de la ligne de chemin de fer. Il débarque avec sa femme. Elle a 13 ans. Un mois plus tard, on le retrouvera pendu dans sa douche, les mains attachées, deux seringues dans les bras, un bâillon-boule sado-maso dans la bouche.

Le quatrième jour de tournage, la production nécessite: 244 figurants, 80 animaux, 43 dresseurs, 372 repas, 239 armes à feu. Le régisseur a prévu quatre mille cartouches à blanc, comme pour un western normal. Le stock est épuisé le deuxième jour. Au total, «La Horde Sauvage» va consommer… 90.000 cartouches! Quant à la dynamite nécessaire pour faire sauter un pont, elle sera procurée par un officier mexicain, au noir.

Le reste du tournage va être dantesque: les cascadeurs se bagarrent toutes les nuits, le Rio Nazas (qui représente le Rio Grande dans le film) est en crue, les producteur exigent des coupes, les ralentis sont très difficiles à maîtriser… W.K. Stratton, l’auteur de ce livre remarquable, a rencontré les derniers survivants, a traqué les documents, est allé au Mexique. Il a raison: «The Wild Bunch» est un chef d’œuvre.

En 1979, j’ai rencontré Peckinpah, à Tokyo. Il était sec, portait un bandana sur la tête et avait une petite moustache de séducteur. Le plus frappant, c’était ses yeux. Ils étaient délavés, incolores, absents. L’alcool, les amphètes, les drogues avaient desséché son âme. Du génie de «La Horde Sauvage», il ne restait qu’un fantôme, perdu dans les couloirs d’un grand hôtel au bout du monde.

François Forestier

The Wild Bunch,
Sam Peckinpah, a Revolution in Hollywood,
and the Making of a Legendary Film,

W.K. Stratton,
Bloomsbury, 336 p., 28 $

François Forestier

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Dominique Noguez est mort : voici comment il résumait sa vie

L’Ecole Normale Supérieure aussi mène à tout, à condition d’en sortir. Elle avait conduit Dominique Noguez à devenir lui-même. Tout le monde ne peut pas en dire autant. Car devenir Dominique Noguez, c’était devenir quelqu’un: un auteur singulier, à la fois léger et profond, facile et grave, qui savait rendre l’érudition délicieuse, nous montrer comment  sourire des tragédies de l’existence, et même nous apprendre à «rater complètement sa vie en onze leçons».

Comment allons-nous faire pour la rater, désormais ? On apprend avec beaucoup de tristesse, ce 15 mars 2019, la disparition de cette grande silhouette affable et malicieuse, qui cachait un véritable écrivain. Sa plume agile avait récemment tombé le masque pour relater, dans «Une année qui commence bien», sa folle et vaine passion pour un jeune homme. Et c’était à se demander s’il n’avait pas eu raison de noter avec humour, dans une notice rédigée en 2003, que «le meilleur de son oeuvre est postérieur à 2003».

Dominique Noguez : Comment rater sa vie amoureuse

On laissera chacun en juger, en commençant par relire, pour lui rendre hommage et apprécier son style si savoureux, cette fameuse notice biographique que Dominique Noguez avait lui-même écrite pour le «Dictionnaire des écrivains contemporains de langue français par eux-mêmes» dirigé par Jérôme Garcin (Ed. Mille et une nuits).

Dominique Noguez par lui-même

Né en 1942 à Bolbec (dans la Seine dite alors «inférieure»), il vécut à Rouen puis à Biarritz (dans les Pyrénées dites alors «basses»), puis dans diverses villes du vaste monde (Paris, Rome, Montréal, New York, Kyoto). Il eut un lourd passé universitaire, qu’il tenta de faire oublier par divers subterfuges: canulars («Dandys de l’an 2000»; «les Trois Rimbaud»; «Lénine Dada»; «Sémiologie du parapluie»; «Lettre de rupture d’un frère siamois»), défense de causes désespérées («le Cinéma expérimental», «la Langue française») et même quelques aphorismes.

On lui connut une veine crépusculaire («Ouverture des veines et autres distractions» ; «Tombeau pour la littérature»; «les Derniers jours du monde»), une veine farcesque («les Martagons»), et quelquefois pas de veine du tout.

Il travaillait en noir («les Deux veuves») et en couleur («l’Arc-en-ciel des humours»), voyait tout («Je n’ai rien vu à Kyoto»), savait tout («Comment rater complètement sa vie en onze leçons»), refaisait les photos («Les 36 photos que je croyais avoir prises à Séville»), les vies («les Trois Rimbaud») et même le monde («Aimables, quoique fermes propositions pour une politique modeste»).

Il n’a pas échappé aux prix. Celui dont il fut le plus fier, le Grand Prix de l’humour noir, obtenu au crépuscule du XXe siècle, lui rapporta un magnum de vouvray et un ruban rose de couronne funéraire. Sa définition de l’homme («un spermatozoïde qui a mal tourné») en fait un humaniste douteux, sa conception de l’amour (voir «Amour noir») un optimiste mitigé, son éloge de la nuance un piètre inquisiteur, son refus de l’uniformité un européiste et un mondialiste très incomplets. Sa devise («Travail famille patrie? Au contraire: farniente, célibat, voyages») n’arrange pas les choses.

Pour les “Causes joyeuses ou désespérées”, demandez Maître Noguez

Il tenait un journal depuis l’âge de dix-neuf ans. Il a parfois déclaré que c’était la seule chose qui comptait dans ce qu’il écrivait. On ne peut en décider, cet écrit étant resté introuvable.

Le meilleur de son œuvre est postérieur à 2003. En guise d’épitaphe, il a fait graver sur sa tombe ce simple conseil : «N’écrivez jamais !»

Dominique Noguez
Notice rédigée en 2003

©Mille et une nuits

BibliObs

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La Maison Blanche, ce nid de vipères raconté par un ex-conseiller de Trump

Depuis la parution de son livre, le mois dernier, Cliff Sims, ex-«Special Assistant to the President», a été vilipendé par Trump, et a réagi en portant plainte. Querelle d’amoureux? Presque. Toujours est-il que son récit des «500 jours extraordinaires passés dans la Maison-Blanche» porte un titre prophétique: «Team of Vipers».

Cet ardent chrétien, qui n’accepte de jugement que de Jésus (dit-il), ne s’en prend jamais directement à son boss, dont il dit qu’«en privé, on ne peut que l’aimer» (ceci dit, avec des amis comme celui-ci, pas besoin d’ennemis). En revanche, il brosse un portrait hallucinant de «la machine bien huilée» de l’administration Trump.

Huilée? Peut-être. Mais que de fiel, de poison, de jalousies, de coups de couteau, de croche-pieds, de bave! Chacun vomit sur son voisin, les fuites sont quotidiennes, la moindre secrétaire est prête à foutre le feu au siège de son voisin de bureau, et là-dedans, pas une personne à qui on oserait confier son poisson rouge! Une morsure d’araignée? On a un contre-poison. Une griffure de Trumpette? Il n’existe pas d’antidote.

“Fire and Fury” sort en France : Trump, encore pire qu’on l’imagine

Avec Trump, tout est “personnel”

Peu après son élection, une étude a été communiquée à Trump: il était, révélait le document, «le personnage le plus connu de l’Histoire du monde». Le président se laissa aller à un sourire satisfait, raconte Cliff Sims. Ce dernier, à peine arrivé de son Deep South où il dirigeait Yellowhammer, une plate-forme web conservatrice, a été propulsé dans l’entourage proche du chef d’État. Il a assisté, en observateur, aux réunions les plus sensibles, aux colères les moins avouables, aux prises de décisions les plus imbéciles.

Petit-fils et fils de pasteurs, Cliff Sims, profondément chrétien (baptiste), soutient alors Ted Cruz et Marco Rubio, deux des cireurs de pompes les plus à droite de la Chambre. Dès qu’il est recruté dans l’équipe électorale de Trump, en 2016, Sims regarde agir les sycophantes, Bannon, Kushner, Trump Jr, Priebus. Il note, avec acuité:

Oui, Trump est impulsif, téméraire. Oui, il fonctionne entièrement à l’instinct. Mais il est aussi le plus méthodique, le plus patient quand il est dans l’œil du cyclone, au beau milieu d’une crise.»

Peu à peu, au fil des pages, on découvre ainsi le secret du Donald. Il persiste. Il prend le pouls de son électorat, ces déplorables qui ne le lâchent pas. Là où des livres comme celui de Bob Woodward («Fear») ou celui de Michael Wolf («Le Feu et la Fureur») dépeignent un bouffon dingue, un pantin traversé par une mégalomanie pitoyable, Cliff Sims donne des clés.

Trump ne sait pas se servir d’un ordinateur. Il aime les chandeliers en cristal. Il est marrant en privé. Il aime les cons (Ben Carson, Steve Mnuchin). Il est toujours en retard. Et tout est «personnel». Chaque décision, chaque rencontre, chaque geste politique, tout est mesuré à l’aune de l’utilité immédiate pour lui-même. Le chaos qu’il crée n’a qu’un objectif: démontrer que lui seul peut le surmonter. C’est le moitrinaire ultime.

Donald Trump, ce bouffon : l’enquête accablante de Bob Woodward

Ambiance “Game of Thrones”

La deuxième semaine après l’élection, le Président se penche vers Sims: «Le travail est quand même beaucoup plus dur que je le pensais.» Très vite, l’évidence s’impose: la survie politique est un «full-time job». Il en va de même pour toute l’équipe gouvernante: chacun s’occupe se sauver sa peau, et le reste, on s’en fout. Les avocats défilent; l’ambiance «Game of Thrones» s’épaissit; la paranoia règne; les staffers de l’aile Est de la Maison-Blanche piquent, la nuit, les frigos de l’aile Ouest; les imbéciles prennent la parole (Scaramucci: «Je suis black à partir de la taille, vers le bas»); les salauds (Stephen Miller) se fraient un chemin à coups de serpe; les principes idéologiques sont oubliés, tout est «out of control».

Trump propose même à son équipe de créer une Palme d’Or annuelle pour la plus belle «fake news», lors d’une cérémonie «Enemy of the People» (il désigne ainsi la presse). Le Fake News Award, hélas, ne verra pas le jour. C’est dommage. Car – et c’est l’une des révélations de «Team of Vipers» – les fameuses fuites tant décriées par le président sont souvent faites par… lui-même. Dans son bureau. En secret.

Cliff Sims, aujourd’hui, est retourné dans son Alabama natal. Qualifié d’«ennuyeux» par Trump (qui n’a jamais lu un livre de sa vie), son bouquin ne l’est certainement pas. C’est toujours passionnant de voir des piranhas s’entre-dévorer. 

François Forestier

Team of Vipers
My 500 extraordinary Days in the Trump White House,
par Cliff Sims,
Thomas Dunne Books, 384 pages, 29,99 $

François Forestier

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Daniel Dunglas Home, le médium que Mark Twain adorait et que Dickens détestait

Les uns – Alexandre Dumas, Charles Darwin, Mark Twain, Conan Doyle – le trouvaient génial. Les autres – George Eliot, Harry Houdini, Charles Dickens, Robert Browning  – méprisaient cet imposteur. Le pape le reçut, puis l’expulsa de Rome, Tolstoï le couvrit de son opprobre, mais le tsar lui fit confiance. Daniel Dunglas Home, médium, magicien, illusionniste, a stupéfait le XIXe siècle avec ses tours inexplicables, ses dialogues avec l’au-delà, ses capacités de télékinésie, sa puissance psychique et ses séances de lévitation. Il pouvait flotter en l’air, s’envoler par la fenêtre, déplacer l’armoire de grand-mère, faire jouer à distance la guitare de l’oncle absent, persuadant les spectateurs que ses miracles étaient «supérieurs à ceux de Jésus».

Charles Dickens et les hommages dont il ne voulait pas

Il fut le David Copperfield de l’Angleterre victorienne, à la fois craint, respecté et honni, et, ma foi, aurait pu faire carrière à Las Vegas aujourd’hui. Dans «The First Psychic», Peter Lamont (dont le titre professionnel est: «Research Fellow at the Koestler Parapsychology Unit» à l’université d’Edimbourg) raconte la saga étonnante de ce prestidigitateur extraordinaire, véritable déité ou charlatan charismatique…

Daniel Dunglas Home, né dans la région d’Edimbourg le 20 mars 1833, fils d’un papetier écossais, confié à un couple distant, se signale dès son plus jeune âge par un don précieux: ce bébé peut se bercer tout seul dans son petit lit. Très vite repéré comme probable sorcier, Home, dans son adolescence, est visité par trois hommes de religion: un Baptiste, un Congregationniste, un Wesleyen – qui déclarent que ce garçon est «possédé par Satan».

En 1853, il fait une démonstration de ses talents devant des gens célèbres, en l’occurrence Thackeray, l’auteur de «Vanity Fair», Washington Irving («La légende de Sleepy Hollow»), George Bancroft, Secrétaire d’État de la Navy: les tables tournent, les morts s’adressent aux vivants, les murs craquent. Thackeray est sceptique. Charles Dickens, lui, est carrément hostile: «Cet homme est une crapule».

Expulsé de France

Tandis que la réputation du magicien croît, le comte Cowley, ambassadeur de Grande-Bretagne, fait courir le bruit que Napoléon III a demandé à Home de convoquer les esprits de Napoléon Ier et de Louis-Philippe. Home aurait répondu: «Ils sont déjà là». L’empereur: «Nous ne les voyons pas». Home: «Sa Majesté va sentir la présence». Aussitôt dit, aussitôt fait: Sa Majesté aurait reçu un choc sur «la partie qu’on ne mentionne pas». Là, avouons-le, c’est sorcellerie de haute tenue. Ce qui vaudra à Home d’être expulsé de France.

Le pouvoir a-t-il besoin de paillettes pour se mettre en scène ?

Destination : l’Amérique. Le bruit court que notre homme est sodomite, qu’il s’est livré à son vice avec le roi de Hollande et le duc de Parme. Il se marie, file à Moscou, soulève des poids invraisemblables (400 kilos), lévite avec facilité, court les salons, se remarie avec la fille d’un noble russe, est raillé par les scientifiques, joue d’un accordéon avec une seule main, et publie ses mémoires, «Incidents in my life», avant d’abandonner la scène, victime de la tuberculose – que sa magie ne parvient pas à guérir. Il s’éteint en 1886, à 53 ans, et est enterré à Saint-Germain-en-Laye. Sa tombe, une simple croix de pierre garnie de gravier, porte l’épitaphe suivante: «À un autre de distinguer les Esprits» (Corinthiens, 12, 10). Va comprendre.

Fut-il un fraudeur? Un envoyé de l’ange Gabriel? Un manipulateur? Un sorcier? Peu importe, au fond. Il fut le seul homme de l’Histoire à donner un coup de pied au cul d’un empereur. Et ça, c’est quelque chose.

François Forestier

The First psychic
The Peculiar Mystery of a Notorious Victorian Wizard,
par Peter Lamont, 
Little, Brown, 2005.

François Forestier

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Sexe, alcool & Révolution islamique : bienvenue à Téhéran

Dans l’après-midi, le narrateur arrive à l’aéroport de Téhéran et tend son passeport à la douane avec une boule au ventre. Sait-on jamais ce qui peut vous arriver quand on se met dans les griffes de la police iranienne? Le soir même, il a retrouvé Kamran, l’ami cher qu’il n’a pas vu depuis dix ans, et qui a organisé, dans son appartement, une petite fête pour célébrer le grand retour: de l’alcool coulant à flot et des filles trop maquillées qui ne quitteront les lieux qu’au petit matin. Bienvenue en Iran, terre de contrastes, comme on disait, jadis, dans les brochures d’agence de voyage.

En ce mois de février 2019, le pays des Mollahs commémore le quarantième anniversaire de la révolution qui a renversé le Chah et ouvert la voie à la république islamique. «Un printemps à Téhéran», publié en ce moment aux éditions Plon, offre le meilleur des visas pour tenter de comprendre où en est ce pays déconcertant et fascinant. Armin Arefi, son auteur, est un français de famille iranienne, par ailleurs journaliste au «Point», où il couvre le Moyen-Orient. Il a passé beaucoup de temps en Iran jusqu’au moment où il en a été chassé, en 2007, à cause de papiers qui avaient dû chatouiller la susceptibilité des officiels, sans qu’on lui explique jamais clairement lesquels.

Fêtes délirantes et union libre

Par un de ces revirements tout aussi opaque dont sont spécialistes les bureaucraties des régimes autoritaires, il est enfin autorisé, fin 2016, à retrouver dans le pays de son cœur. De chapitres en chapitres, le livre nous le raconte sous tous ses aspects, économiques, politiques, quotidiens, amoureux, tous plus déroutants les uns que les autres. Il y a donc toujours, dans les rues, les miliciens qui rôdent pour faire triompher la vertu. Il y a donc aussi, dans les appartements, des fêtes délirantes, avec filles et alcools.

Les couples, nous raconte l’auteur,  sont de plus en plus nombreux à vouloir goûter au «mariage blanc», c’est-à-dire à la vie en union libre. Et quelques pages plus loin, une de ses amies lui explique comment elle a été rejetée avec brutalité par le garçon dont elle était amoureuse parce qu’elle n’a pas saigné la première fois qu’ils ont eu un rapport sexuel.

L’Iran est-il aussi fragile qu’une sculpture de glace ?

A Téhéran, on peut avoir, dans un dîner ou dans un bar, des conversations étonnantes de liberté. Et, dans la grande prison située à quelques kilomètres de la capitale, on torture les courageux qui sont allés un peu trop loin pour secouer un régime sclérosé. L’économie se casse la gueule à cause de l’embargo américain. La plupart des jeunes que croise notre journaliste ne rêve que de fuir un pays sans avenir.

Mais il rencontre aussi un petit malin qui a profité de l’interdiction des plates-formes occidentales pour bidouiller un Uber en version locale. Ça a lui a permis tout à la fois de devenir millionnaire et de jeter à bas la corporation des taxis téhéranais qui paraissait, de toute éternité, une citadelle inexpugnable.

Poids de la religion

Chaque fête chiite donne lieu à des démonstrations de foi qui rappelle le poids de la religion sur le pays. Et, dans le même temps, parmi les foules qui se pressent dans les sites antiques, il n’est pas rare d’entendre des esprits forts rappeler que la Perse n’a jamais été si grande qu’avant l’arrivée de l’Islam. Tout est comme ça, après quarante ans de révolution islamique, au pays des Mollahs.

“De notre envoyé spécial à Téhéran” : voici le fameux reportage de Michel Foucault pour “l’Obs”

Bien malin celui qui pourra prédire dans quel sens il pourra se diriger dans les quarante ans à venir. Va-t-il s’ouvrir, comme on l’a espéré tant de fois? Se refermer comme on l’a vu à d’autres reprises? L’auteur est trop prudent et trop bon journaliste pour  se risquer de donner des réponses certaines à ces questions trop vastes. En refermant son livre, on comprend aussi à quel point il est passionnant de se les poser.

François Reynaert

 Un printemps à Téhéran.
La vraie vie en République islamique
,
par Armin Arefi, Plon, 300 p. 21,90 euros.

François Reynaert

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Operation Thunderbolt : le coup de main le plus audacieux des forces israéliennes ?

Le 27 juin 1976, un avion d’Air France – vol 139 en provenance d’Israel vers Paris, fait escale à Athènes. Dans l’appareil, 228 passagers de différentes nationalités. Lors du réembarquement, quatre hommes montent à bord avec de gros sacs. Ce sont des terroristes pro-palestiniens: immédiatement, ils détournent l’appareil vers l’aéroport d’Entebbe, en Ouganda.

Les négociations commencent, sous la supervision d’Idi Amin Dada, le président «à vie». Six jours plus tard, un commando israélien frappe – et réussit à libérer les otages. C’est le coup de main le plus audacieux, le plus inattendu, et le plus fou des forces israéliennes: quarante-trois ans plus tard, on est encore sous le choc. David Saul, auteur de plusieurs livres d’histoire militaire, raconte en détail toute l’affaire dans «Operation Thunderbolt» – opération Tonnerre. James Bond, à côté, est un clampin.

Visiblement, David Saul a eu accès à des archives jusqu’alors secrètes. Il déroule, heure par heure, les faits, et c’est absolument passionnant. Deux des terroristes sont allemands issus du groupe Baader-Meinhof, et deux proviennent du Front Populaire de Libération de Palestine. Leurs exigence sont folles, massives: libérer des dizaines de détenus accusés de terrorisme. Dès les premières minutes, la question se pose, pour le gouvernement israélien: faut-il céder aux diktats de Wadie Haddad (le cerveau du FPLP) ou, au contraire, rester intraitable?

Les deux leaders de l’État, Yitzhak Rabin et Shimon Péres, s’opposent frontalement. Un raid militaire? Quasi impossible. D’une part, à cause de la distance (4.000 km, les avions Hercule C-130 n’ont pas une capacité suffisante de carburant pour faire l’aller et le retour). D’autre part, nul ne peut dire si Idi Amin Dada et les forces armées ougandaises sont complices ou pas. Idi Amin a la réputation d’être dingue: il fait rafler des villages entiers pour peupler son harem, et fait jeter ses opposants politiques aux crocodiles. Les diplomates étrangers qui demandent audience doivent s’agenouiller devant le despote…

La stratégie de la mouche: pourquoi le terrorisme est-il efficace ?

Un triomphe salué dans le monde entier

Tandis que le cabinet de Rabin s’interroge et tend vers une solution négociée, les militaires, eux, se mettent en branle. Faut-il envoyer des hommes sur des embarcations à partir du Kenya, sur le Lac Victoria? Faut-il parachuter des commandos? Combien d’hommes sont nécessaires – plusieurs milliers, disent certains? Peut-on expédier de faux Palestiniens dans un avion civil? Peu à peu, tandis que les terroristes commencent à séparer les otages juifs des autres, et qu’une dame âgée – Dora Bloch – est transférée à l’hôpital, l’attaque se précise. Les bâtiments de l’aéroport ont jadis été construits par une société israélienne (on a donc les plans).

Pour l’effet de surprise et l’approche, il faut une Mercedes noire (les soldats ougandais penseront qu’il s’agit d’un envoyé d’Idi Amin). Le 5e jour, tout est en place. Cinq Hercule, un commando de trente-six hommes en pointe, sept minutes plus tard un deuxième commando de seize hommes dans des véhicules blindés, puis une troisième équipe de quarante-six soldats d’élite. Au total, avec le personnel médical et les pilotes, 190 hommes. Le Kenya, secrètement, accepte que les avions viennent se ravitailler – mais, en échange, les Israéliens doivent détruire les Mig de l’aviation ougandaise (ce sera fait). On stocke des poches de plasma à Nairobi.

70 ans d’Israël : que reste-t-il de l’idéal d’Herzl, le père du sionisme ?

Dans la nuit, du 3 juillet, les Israéliens frappent. Les otages sont libérés, les terroristes tués, les avions de retour ont décollé. L’opération a duré cinquante et une minutes, et s’est soldée par la mort de trois otages, et celle de Yoni Nethanyahou, le frère de Benjamin Nethanyahou, chef d’une unité d’attaque. C’est néanmoins un triomphe, salué dans le monde entier. Mais, fou de colère de s’être fait berner, Idi Amin Dada fait exécuter Dora Bloch, 73 ans, sur son lit d’hôpital, le lendemain, par ses hommes. L’abjection totale.

Le 24 avril 1980, les Américains lancent l’opération «Eagle Claw» destinée à libérer les 53 otages prisonniers à Téhéran. Le fiasco sera total. Ils auraient dû lire «Opération Thunderbolt» avant, les yanquis.

François Forestier

Operation Thunderbolt,
Flight 139 and the raid on Entebbe airport, the most audacious hostage rescue mission in history,
par Saul David,
Litthe, Brown and Company, 2015, 30 $

François Forestier

http://bibliobs.nouvelobs.com/documents/20190208.OBS9882/operation-thunderbolt-le-coup-de-main-le-plus-audacieux-des-forces-israeliennes.html?xtor=RSS-41

“De Saint-Pétersbourg à Saint-Germain-des-Prés” : plaisirs de mémoire

C’est un livre charmant, publié en 1980, qui nous rend le Paris d’antan, à l’époque où «le cinéma était muet, le P.M.U n’existait pas, la radio promettait beaucoup mais sans aucune ostentation, le music-hall jouissait de la plus grande faveur, on dansait jusqu’à l’abus, et les poètes maudits pouvaient disparaître dans le Harrar». «De Saint-Pétersbourg à Saint-Germain-des-Prés» est une promenade dans la mémoire gracieuse d’André Beucler, russe de naissance, parisien d’adoption, mari de l’une des plus belles femmes de Paris, Natacha.

Il fut un peu tout, Beucler, journaliste, poète, bricoleur de mots, chargé de mission chez Jean Giraudoux, Résistant, et surtout, il fut l’ami de l’un de nos plus grand stylistes, Léon-Paul Fargue. Curieusement, Beucler a l’âme d’un caméléon: quand il parle de Fargue, il écrit un peu comme Fargue. Quand il évoque Malraux, on croit entendre celui-ci. Quand il fréquente Saint-John-Perse, il a des sonorités semblables. Les autres déteignent sur lui.

Voici Paul Valéry, svelte et cambré. Passe Ramon Fernandez, homme d’érudition, qui place l’apothicaire de Louis XIV dans la conversation. Valéry Larbaud s’esquive après avoir parlé de fredon, d’inspiration, de versification et «qui a fait entrer la musique en pleine mer, l’Europe illuminée, les couloirs de cuir doré des sleepings, la vitesse, le luxe et en même temps la volupté pratiquée comme un art». Puis, dans la foulée, Beucler fait défiler rapidement des silhouettes exquises, Colette, Marie Laurencin, Valentine Tessier, Reynaldo Hahn, Pierre Mac Orlan, Louis Jouvet, Pierre Bost, Max Jacob, Robert Desnos, Paul Morand…

Il remarque, comme ça, en écrivant, qu’autrefois, «les femmes faisaient du ski en jupe». Et se souvient que Gaston Gallimard adorait Roger Martin du Gard, car celui-ci «parlait si souvent de chauffage, de saucissons, de parapluies», et qu’il se méfiait de Gide, «trop intelligent». Puis notre auteur francorusse explique le jeu «nombre-genre» pratiqué par Saint-Exupéry: un balai des baleines, un fauve des fauvettes, un artifroid des artichauts, un salami des salamandres, un émir des émiraux, un hindou des hindouilles, un abbé des abeilles…

“Saint-Germain-des-Prés, mon village”

La nostalgie russe et l’aisance du parisien

D’autres ombres hantent ces pages: Drieu la Rochelle, «un peu las peut-être par désinvolture». Picasso et Cocteau bavardent et gesticulent «juste en face du restaurant Félix où ils ont déjeuné», et où ils viennent de se faire traiter de gangsters par «des péremptoires snobs». À chaque fois, André Beucler note tout, c’est un graphomane en mission.

Il a beaucoup écrit, quelques quinze romans, une demi-douzaine d’essais, des volumes de poèmes et des contes. Mais ce sont ses mémoires qui attirent l’attention: malgré cet irritant personnage qui passe son temps à jeter dans son carnet des observations et des bribes de conversation de gens célèbres, on est ravi de voir Giraudoux se promener sur les quais en devisant, et croiser Joseph Kessel dans une brasserie. Un deuxième volume a succédé, en 1982, au premier: «Plaisirs de mémoire», et c’est encore le rire de Fargue qu’on entend (il faut lire «Dimanche avec Léon-Paul Fargue»).

Drieu mérite-t-il la Pléiade? Oui.

André Beucler a le sang mêlé, il a la nostalgie russe, l’entêtement des hobereaux du Wurtenberg, l’aisance du vrai Parisien, la fascination des salons, le besoin de se frotter aux célèbres. Il a signé un livre qui a été porté au cinéma, «Gueule d’amour», avec Jean Gabin, et a épousé trois fois la même femme, signe d’une certaine complaisance dans l’erreur (qui le rend sympathique). Il est mort à Nice, en 1985. Il fut un suceur de roue, mais avec désinvolture et, ma foi, un certain panache.

François Forestier

De Saint-Pétersbourg à Saint-Germain-des-Prés,
par André Beucler, Gallimard, 1983.

François Forestier

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“Grace l’intrépide”, ou l’itinéraire d’une prostituée nigériane

Autant avertir : « Grace l’intrépide », de Karine Miermont, est un roman d’horreur et d’honneur conjugués. Une eau-forte des bas-fonds de l’inhumanité, où la chair se monnaie. Un écorché ravageur du proxénétisme migratoire. Un récit que sauve de la noirceur absolue l’aura d’une douloureuse mais rédemptrice figure d’héroïne. 

On y pénètre à reculons. Redoutant le déjà-vu cent fois. Se souvenant qu’on a pu lire tant d’articles et témoignages sur le sujet. On craint l’exploitation éditoriale d’un des pans les plus rentables de l’esclavage moderne, mondialisé, presque normalisé. On a tort. Une poignée de lumineuses premières pages dissipe toute réticence. Et l’on en ressortira, comme on dit, «retourné». Touché, dans toutes les acceptions du terme et du prénom, par la grâce, justement, qui chemine à fleur de peau, de mots, de chevelure et de cicatrices, tout au long du roman de Karine Miermont.

“Whore stories”, une histoire intime de la prostitution

Voici donc l’histoire de Grace Amarachi Uzoma, désarmante d’énergie face au désespoir. L’histoire d’une adolescente nigériane, «du pays igbo», devenue prostituée. Par exigence financière autant que par complicité parentale et religieux chantage. Passant du statut d’enfant à celui de chose vivante à fort potentiel sexuel. Exotique produit aphrodisiaque, «ressource naturelle» exportable en pick-up, par la «Route des fraudeurs», à travers la Libye, le désert, où sèchent par endroits les cadavres de toutes celles qui sont auparavant tombées sur le trajet, de faim, de soif, de maladie, de viols répétés… Puis par voie maritime, au gré d’embarcations d’infortune, flottant vers l’Italie promise, avant le paradis escompté : la France.

Déracinée, hypothéquée d’office, arrachée au rêve de devenir professeur d’histoire, au plaisir de dessiner, aux odeurs de manioc et d’ananas, Grace ne sera plus que la passagère clandestine de sa propre vie. Affublée de faux noms et de biographies imaginaires à soigneusement réciter aux frontières successives. Transplantée du Nigeria ensoleillé jusque dans la poisseuse obscurité des bosquets du Bois de Vincennes. En terre et langue étrangères, au long de la Dark Road parisienne. Mise en vitrine dans la cabine du camion aménagé en maison close ambulante. Tête de gondole au supermarché de la «prostitution la plus discount», celle des forêts adjacentes aux trottoirs de la capitale.

Pacte de sang

« Grace l’intrépide » raconte l’indicible des milliers de femmes africaines converties en lucratives «mines d’or» libidinales, otages et proies des mafias. Peu importe qu’il en soit ici du mot «roman» comme des vrais-faux passeports qu’il faut payer en s’endettant auprès des trafiquants et passeurs qui «traitent» l’offre de tous ces corps vers la demande européenne. À la fois portrait pluriel, récit polyphonique, témoignage dialogué, enquête intimiste et reportage affectif, «Grace l’intrépide» reste jusqu’à la dernière page réfractaire aux étiquettes. L’éprouvant parcours de son héroïne, jonché de croix et scarifications, parle assez haut et fort pour en être dispensé.

Le calvaire des prostituées nigérianes à Paris : “Il m’a achetée, pour 325.000 nairas”

Les croix ? Ce sont celles qui indiqueront chaque «passe» sur un carnet où Grace entretiendra, pour la «Madam» maquerelle, la comptabilité et l’espoir de régler la dette contractée. Les scarifications? Celles qui lui furent imposées, un matin, «dans la banlieue de Benin City», par la lame que maniait le prêtre de l’Ayelala, redoutable et mystérieuse entité supérieure, à la fois église, tribunal, et divinité, jugeant et sanctionnant toutes celles qui auraient l’arrogance de se rebeller ou de trahir.

Pacte de sang, gravé par une série d’incisions: aux épaules, aux pieds, au ventre. Comme autant de serments de respecter, pour toujours, les conseils que prodigue le premier des proxénètes, «la famille»:

Tu dois écouter ta Madam, c’est elle qui sait ce que tu dois faire, tu ne dois en parler à personne, ni police ni personne; si tu ouvres la bouche ta langue tombera, ton sexe pourrira et sentira les ordures. Si tu ne paies pas ta dette, la maladie ou la mort arriveront pour toi ou ta famille.

Tout est dit du carcan sacré, de la camisole mentale grâce à quoi – si l’on peut dire — pourra ensuite prospérer le marché international de la prostitution des jeunes africaines.

Les putains respectées

Ce pourrait être sinistre, mortifère à lire. C’est, à l’inverse, une poignante leçon de patience, de ténacité, et de courage. Patience farouche de Grace pour apprendre le français, pour essayer «d’en sortir». Courage de se confier, progressivement, aux associations de secours qui sillonnent les avenues forestières, aux avocats des êtres et causes en perdition, aux policiers plus attentifs ou moins indifférents que d’autres…

La volonté de renaître

Une contagieuse vitalité irrigue et tempère la détresse du récit. Confrontée à l’exil, à la solitude, réduite à commercialiser sa chair, il y a quelque chose de presque surnaturel dans l’aptitude de Grace à cependant faire la part des choses. À s’estimer encore très «chanceuse» de n’être pas tombée, chemin faisant, aux mains de Boko Haram, de n’avoir pas été vendue aux trafiquants de Libye ou de Syrie, tout comme d’avoir, dans son enfance, échappé au fléau de l’excision.

Dans les bordels de l’armée française

De toutes les raisons pour lesquelles il faut lire et recommander autour de soi la lecture de «Grace l’intrépide», il en est une qui, parce qu’elle englobe et magnifie toutes les autres, mérite attention particulière: c’est l’intense qualité de l’écriture qui porte le récit. Narratrice à la fois présente et discrète au côté de Grace, Karine Miermont a su déjouer les clichés et les pièges habituellement liés à son sujet. Ici, ni voyeurisme au nom d’une hypothétique exigence d’informer, ni dénonciation vindicative d’un scandale. Aucune posture d’observatrice outrageusement révoltée. Pas d’indignation surjouée. Pas davantage trace de procès culpabilisant intenté aux clients venus s’acheter un quart d’heure du corps de Grace.

Juxtaposant portraits et témoignages, mêlant la pertinence de croquis pris sur le vif de son enquête à la cruelle diversité des souvenirs de Grace, le livre donne à suivre et découvrir une vie de femme, d’abord saccagée par l’obscurantisme et la cupidité, puis sauvée, à force d’intrépide volonté de se retrouver. De renaître. Le risque était pourtant présent, à tout instant, de prostituer une seconde fois la vie de Grace, de basculer dans le registre racoleur…

Quand Paris était “le bordel de l’Europe”

Mais non. Penchée sur la béance des plaies physiques et morales de toutes ces femmes, que lui dévoile avec pudeur son «héroïne», Karine Miermont a su trouver les mots simples et la sobre architecture d’un roman qui dit tout d’une tragédie individuelle et de son universalité. Au moyen d’une écriture précise, délicate, comme érigée en dispositif d’écoute et de soins intensifs. Une écriture digne, limpide, à l’image de la dignité reconquise de Grace. Toutes choses qui font de ce roman vrai, magistral de douceur et de retenue dans l’énoncé du pire, une lecture incendiaire.

Philippe Kieffer

 Grace l’intrépide, de Karine Miermont,
Gallimard, 160 p., 16 euros.

Invité de BibliObs

Philippe Kieffer, journaliste indépendant

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