“Sodoma” : “Ramener tout aux codes de l’homosexualité représente les limites de l’enquête”

« L’Eglise protège ses secrets et ses mystères. Sur la gestion de son pouvoir, l’on doit, aujourd’hui encore, se contenter d’informations fragmentaires et souvent contradictoires. C’est une totale anomalie quand on considère le fait que l’Eglise possède l’une des structures les plus complexes et influentes de la planète avec 1,2 milliard de fidèles, soit 17,7% de la population mondiale, et un nombre de représentations diplomatiques seulement comparable à celui des Etats-Unis. Un vide significatif qui laisse la place au trafic d’informations, aux fake news et surtout à ces commérages qui se propagent dans les palais sacrés, et condamnés par le pape François.

Rares sont les tentatives de rompre ce mur du silence. Et il ne fait aucun doute que le livre de Frédéric Martel, «Sodoma», en est une honorable. L’homosexualité est encore le domaine le plus obscur et le plus inexploré de ce monde, où elle est largement répandue bien qu’expressément interdite.

Frédéric Martel : “Le Vatican est une des plus grandes communautés gay au monde”

Martel met en lumière, comme jamais auparavant et sans préjugés, un univers de pressions, de chantage, et de pouvoir jusque-là sous-estimé. Cependant, cette tendance à tout ramener aux codes de l’homosexualité pourrait bien aussi représenter la limite structurelle de son travail et mener à des conclusions erronées.

Martel cite ainsi quatorze raisons à l’origine de la renonciation de Benoît XVI, dont il affirme qu’une bonne dizaine d’entre elles auraient un rapport avec l’homosexualité, parmi lesquelles la révélation des documents de «Vatileaks I». L’ayant personnellement vécue, je connais assez bien l’histoire: la matrice sexuelle n’est absolument pas centrale dans cette affaire. »

Gianluigi Nuzzi,
journaliste italien qui a dévoilé «Vatileaks»,
auteur de “Chemin de croix” (Flammarion, 2015).

L'Obs

Gianluigi Nuzzi, journaliste italien

http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20190218.OBS0364/sodoma-ramener-tout-aux-codes-de-l-homosexualite-represente-les-limites-de-l-enquete.html

“Avec ‘Sodoma’, on cesse de rire”

« En découvrant à travers le livre de Frédéric Martel le nombre proprement stupéfiant d’homosexuels au sommet de l’Eglise, on peut hausser les épaules: qu’avons-nous appris que ne savions déjà? Et il est vrai que la chape de secret qui entoure ce monde de robes rouges et violettes laisse parfois échapper une rumeur, un scandale. On en est quitte pour un article croustillant sur des cardinaux aux mains baladeuses, des gardes suisses lourdement courtisés ou des soutanes moirées jetées par-dessus les buissons des jardins de la Villa Pamphilie. On sourit, on ricane, et on oublie.

Avec «Sodoma», on cesse de rire. Ce que l’auteur décrit avec minutie, c’est autant un monde qu’un système. Et qui n’est pas du tout ce fameux lobby gay si souvent évoqué. En effet, l’homosexualité décrite par Martel est à la fois honteuse, homophobe et misogyne. Il ne s’agit pas de promouvoir une culture gay-friendly au Vatican, c’est même tout l’inverse. Au point que l’auteur peut énoncer cet étonnant axiome: plus un prélat défend une vision homophobe plus il est probable qu’il soit lui-même homosexuel.

Frédéric Martel : “Le Vatican est une des plus grandes communautés gay au monde”

La promotion d’une norme sexuelle

Evidemment, on peut aussi dire que peu nous importe, que la sexualité est du domaine privé, que nous ne sommes pas concernés par ce qui se passe sous les baldaquins pourpres. Ce serait vrai si l’Eglise catholique ne faisait pas la promotion d’une norme sexuelle qu’elle considère de révélation divine et devant s’imposer comme telle. On est en droit d’exiger de ces hommes que leurs actes soient en conformité avec ce qu’ils exigent des autres. Leur hypocrisie fait scandale.

Mais, et c’est sans doute le point le plus terrible soulevé par Martel, ce monde du secret et de la honte a d’autant plus couvert les crimes sexuels qu’il avait lui-même beaucoup à cacher. Le pape François aura-t-il la force et les moyens de faire la lumière? Il y est déterminé mais rien n’est moins sûr. »

Christine Pedotti,
directrice de la revue «Témoignage chrétien»,
auteure de «Qu’avez-vous fait de Jésus?» (Albin Michel, 2019).

L'Obs

Christine Pedotti, directrice de “Témoignage chrétien”

http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20190218.OBS0393/avec-sodoma-on-cesse-de-rire.html

“‘Sodoma’ va devenir le livre de chevet secret de nombreux prélats”

« Ceux qui vivent à Rome savent bien que le pourcentage des homosexuels au Vatican est plus élevé que dans d’autres institutions internationales. Et à mon avis, «Sodoma» deviendra le livre de chevet secret de nombreux prélats. Il est vrai aussi que souvent l’homophobie publique de certains couvre un mode de vie homosexuel. Néanmoins la culture de l’«omerta» dans l’Eglise n’est pas réservée aux homosexuels, elle est largement pratiquée s’agissant des relations hétérosexuelles, des soupçons de pédophilie ou de malversations financières.

Frédéric Martel : “Le Vatican est une des plus grandes communautés gay au monde”

Il est surtout important de comprendre – comme le livre le confirme – qu’il n’y a pas un lobby gay comme force organisée, ceci est un mythe. Il existe en revanche un réseau de clans divers, autour desquels se joue aujourd’hui une bataille politique contre la ligne réformiste du pape François: ceux dans la hiérarchie qui ont gardé le silence pendant des dizaines d’années s’indignent maintenant et diffusent le bruit que ce pontificat serait trop libéral et ouvrirait la porte au «péché».

Mais après «Sodoma», l’Eglise doit se préparer à une autre vague de scandales: un #Metoo des femmes et des religieuses victimes d’abus sexuels par le clergé. En janvier, un prêtre du Vatican, chef de bureau à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, a été officiellement démis pour avoir tenter, dans les années passées, d’obtenir les faveurs d’une religieuse pendant la confession. Les femmes ont désormais moins peur du pouvoir clérical et il est fort à parier que bientôt, depuis l’Europe et les Etats-Unis jusqu’en Inde, on assistera à une escalade de révélations. »

Par Marco Politi,
vaticaniste italien,
auteur de «François parmi les loups» (Philippe Rey, 2015).

L'Obs

Marco Politi, vaticaniste italien

http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20190218.OBS0392/sodoma-deviendra-le-livre-de-chevet-secret-de-nombreux-prelats.html

L’historien et le gilet jaune : le “présentisme” à double fond

Dans un texte publié hier par BibliObs, l’historien Gérard Noiriel critiquait l’intervention sur France Inter de son collègue Patrick Boucheron la semaine dernière. Noiriel, spécialiste d’histoire sociale qui vient de publier «Une Histoire populaire de la France» (Agone)estimait que Boucheron, médiéviste, qui vient de publier «La Trace et l’Aura. Vies posthumes d’Ambroise de Milan (IVe-XVe siècles)» au Seuil, n’était pas légitime à s’exprimer sur le mouvement des gilets jaunes en tant qu’historien.

Cette question – toujours sensible – de la légitimité d’un spécialiste à s’exprimer dans la sphère publique au-delà de son sujet précis d’étude, il se trouve que Patrick Boucheron l’avait examinée en détail dans une leçon de son cours au Collège de France, le 8 janvier. Il en a fait un texte publié sur le site «Entre-temps» et que nous reproduisons ci-dessous. A la question «Pourquoi des médiévistes?», il répond:

Pour penser le problème de la modernité. Le penser, c’est-à-dire le déplacer, le dépayser, le contrarier. En obscurcir l’évidence, en compliquer la généalogie afin que l’on ne puisse plus écrire le mot de modernité autrement qu’au pluriel — c’est-à-dire à l’épreuve du monde.»

E.A.

De l’expérience et de ses passés disponibles

Dès lors qu’un événement survient, et dès lors surtout qu’on peine à le comprendre, nous voici partis en quête d’un de ses précédents historiques. Car l’on prend pour une vérité d’évidence le fait que la connaissance du passé éclaire la compréhension du présent. Mais si c’était parfois l’inverse, ou du moins si c’était aussi l’inverse? Tout savoir suscite un point aveugle et les historiens ont toujours intérêt à s’expliquer avec leur propre objet d’étude : qu’en attendent-ils, que peuvent-ils en craindre?

Patrick Boucheron consacre en 2019 son cours au Collège de France à «Les inventions du politique : expérimentations médiévales». Pour mettre à bonne distance l’effraction du présent dans le discours historique — ne pas s’y précipiter, ne pas s’y dérober — il a tenté, lors de son premier cours , de situer la notion d’expérience entre plusieurs types de passés disponibles. Cet article, adapté pour «Entre-Temps», est un extrait du cours de Patrick Boucheron du 8 janvier 2019. On trouvera, à la fin du texte, des renvois à des vidéos et à des références en lien avec ses cours et ses séminaires.

Quelle est la portée politique de l’expérience vécue? Edward Thompson, le grand historien de «la Formation de la classe ouvrière anglaise», en définissait ainsi la portée: ce sont des engagements, des combats et des pratiques qui modifient en retour la constitution du groupe et sa façon de penser. «Les hommes agissent, font l’expérience, pensent et agissent à nouveau», écrit-il dans un article de 1957 consacré à l’humanisme socialiste. Dans leur préface à la traduction française de «Les usages de la coutume. Traditions et résistances populaires en Angleterre XVIIe-XIXe siècle» (2015), Jean Boutier et Arundhati Virmani insistent à juste titre sur ce qu’ils appellent les «mots puissants» de ce maître historien, dont les premières passions furent la politique et la poésie — «Je n’ai jamais pris la décision d’être historien», écrivait-il.

Thompson enseignait à de jeunes adultes et désiraient d’abord les convaincre de leur capacité d’agir en leur faisant prendre conscience de leur mémoire sociale, de leur possibilité de faire entendre leurs voix propres et de la légitimité de leurs arts de faire. Aussi la puissance du mot agency s’épaule-t-elle chez lui à celle d’experience pour désigner « la réponse mentale et émotionnelle d’un individu ou d’un groupe social à de nombreux événements liés entre eux ou à la répétition du même type d’événements ».

Une telle conception de la dignité de l’expérience est sans doute plus utile aujourd’hui que les rêveries insurrectionnelles sur le groupe en fusion. Dans la «Critique de la raison dialectique», Jean-Paul Sartre proposait une description hallucinatoire (Malraux disait apocalyptique) de la prise de la Bastille[1]. Il y distinguait, on le sait, les collectifs des groupes en fusion, et les groupes en fusion des groupes assermentés. Les premiers sont des regroupements d’individus inertes: nulle liberté n’y préside. Le passage du collectif au groupe est comme un changement d’état produit par la nécessité d’agir. Elle est rendue possible par ce que Jaurès appelle une situation de haute température historique.

Cette fusion d’une praxis ressemble, commente Sophie Wahnich dans «La Révolution française n’est pas un mythe» (2017) à ce que les sciences sociales appellent aujourd’hui la désectorisation, c’est-à-dire le moment créateur d’un événement historique dans le champ social. Cette effervescence crée une «explosion de la liberté», mais le groupe en fusion est instable. Dès l’action réalisée, il risque de disparaître. Pour qu’il ne s’effondre pas, pour qu’il « produise dans la réciprocité médiée sa propre inertie», il lui faut user d’une fonction consolidatrice que Sartre appelle le serment — ce qui, d’évidence, parle aux médiévistes[2].

“Histoire mondiale de la France” : retour sur la polémique de l’année 2017

Soit désormais une situation politique, incertaine, inattendue et imprévisible. Disons, la nôtre aujourd’hui. Une situation intraduisible dans notre lexique politique commun. Certes, on lui jette à la face quelques mots du passé. Toujours les mêmes : fascisme, populisme, insurrection, peuple, foule, haine… On le fait par désœuvrement ou pour conjurer sa hantise, mais on le fait en pure perte — nous sommes dans la configuration machiavélienne où l’ancienne langue se périme, où elle ne nomme plus les choses du politique. Alors que faire? On prendra ici pour symptôme le désarroi face à la crise politique que traverse la France sans même chercher à la qualifier politiquement, mais en se posant une seule question: lorsque surgit un tel événement, que peut l’histoire, ou, plus précisément, de quel recours est l’invocation d’un précédent historique pour lutter contre l’arrogance du présent?

On évoque généralement, suivant en cela les travaux de François Hartog, de présentisme pour désigner cet étrécissement du temps historique (oubli du passé, crise de l’avenir). Je suggérerai volontiers de parler d’un présentisme à double fond, tant la tyrannie du présent véhicule toujours, par contrebande, une comparaison implicite avec un passé récent qui s’impose comme métaphore obligée à la compréhension historique. Nous n’avons parlé que de cela, les deux années précédentes, avec le cours sur les fictions politiques, et il est facile aujourd’hui de déterminer cette obligation de comparaison avec les années 1930[3]. Dès lors, le sujet se déplace vers ce que l’on pourrait appeler l’angle mort des historiens: s’interroger non sur leur lucidité mais sur leur aveuglement, et se demander si le fait de connaître un précédent supposé à une situation historique permet de la comprendre, ou au contraire de mieux se méprendre sur elle. Disons, à tout le moins, de se tromper autrement.

“Histoire mondiale de la France”: le livre qui exaspère Finkielkraut, Zemmour et Cie

La réponse à cette question n’est pas univoque. Elle montre que la pulsion comparative doit toujours être contrôlée, ne serait-ce que pour vérifier qu’il n’y entre jamais d’excitation. Car l’historien qui s’excite de voir s’agiter, sous ses yeux, un terrain, de le voir se délivrer en somme, au sens où il sortirait de ses livres pour se rendre manifeste devant lui, est perdu pour la science comme l’homme politique fasciné est perdu pour la raison. Retenons en tout cas que dans le cas présent, celui d’une crise de la représentation qui met en jeu les fondements de la démocratie, il est normal de voir la recherche frénétique d’une généalogie historique sauter ce verrou des années 1930 et plonger au cœur de l’histoire à la recherche de précédents.

Il y en a de deux types. Le premier, immuable, est notre passé de référence, beaucoup moins bruyant que d’autres, mais inépuisable et omniprésent : je veux parler de l’Antiquité gréco-romaine. Le démos, l’exclusion, la tyrannie : sur tous ces sujets, et sur bien d’autres, c’est un trésor d’expériences sans cesse réactivé, et voici pourquoi nous avions commencé à penser l’expérience communale depuis la cité grecque[4]. Les historiens de l’anthropologie politique de la Grèce ancienne peuvent de ce point de vue nous servir de guide, une fois de plus, pour définir ce que désigne le genre masculin dans « les inventions du politique ».

Pour aller vite : ces deux notions, qui proviennent du politikos platonicien, se distingue ainsi. La communauté s’institue par elle-même, et cette auto-institution de la communauté passe par l’accès réglé à différentes institutions qu’on peut appeler la politique, ou en tous cas la politeia, qui désigne bien plus que la constitution — et d’une certaine manière, la pensée politique médiévale hérite de cette conception large de la Policie. Mais le politique la déborde, car il désigne l’ensemble des activités dont le champ d’action ne s’inscrit pas nécessairement dans un cadre institutionnel, mais relève d’expériences et de pratiques très variées qui ont en commun de se saisir souvent en contexte conflictuel. Par « inventions » du politique, nous désignons donc bien autre chose que les étapes d’une histoire constitutionnelle, ou la genèse d’une construction étatique, mais ces lieux d’émergence, hétérogènes et discontinues qui forment autant d’expériences.

On ira donc chercher ses expériences en leur lieu d’émergence — c’est-à-dire pas seulement en ville, mais dans les communautés rurales, les groupes monastiques, les parentés aristocratiques, dans les foules révoltées également, mais aussi au cœur des rituels et des liturgies du pouvoir. En quoi ces expériences sont-elles aussi des expérimentations? […] Il ne s’agit pas de tracer des généalogies à partir de ce passé de référence, seulement l’envisager comme une ressource d’intelligibilité.

Patrick Boucheron : “Non, l’histoire ne sert pas à fabriquer le ‘vivre-ensemble’”

Tout autre est le recours à l’histoire que l’on pourrait dire moderne, et qui puise ici jusqu’à la Révolution française, ou en tous cas jusqu’aux Lumières — avec, on l’aura remarqué, quelques incursions du côté de l’économie morale des émotions d’Ancien Régime. L’Aufklärung apparaît bien ici comme notre «plus actuel passé», pour reprendre l’expression de Georges Canguilhem dont use aujourd’hui, dans un sens foucaldien, Antoine Lilti dans son travail en cours sur l’héritage des Lumières[5]. A partir d’elle se définie l’attitude de la modernité, mais pour y poser un diagnostic de vérité — c’est-à-dire comprendre en quoi aujourd’hui diffère d’hier.

Cela suppose de ne pas céder à la frénésie de l’analogie, comme si une insurrection ne pouvait en répéter qu’une autre, comme si l’histoire était une suite héroïque ou dramatique de réincarnations. On ne peut qu’être frappée en ce moment de l’étrécissement de la référence historique bornée par un cadre strictement national, le mécontentement social actuel ne pouvant être dans l’esprit de nombre de commentateurs, et de certains des historiens qui répondent à leurs demandes, qu’un rejeu d’une culture politique française, ce que Michel Winock a appelé la tradition des fièvres hexagonales — ce qui empêche de voir, en Italie, en Andalousie, en Hongrie, en Pologne, en Ukraine, pour se limiter aux comparables européens, ses futurs possibles.

Il convient donc d’identifier et de distinguer les passés disponibles comme autant de faciès d’un practical past au sens d’Hayden White, soit «tous les aspects du “passé” que nous portons en nous et dont nous nous servons dans la vie quotidienne quand nous avons besoin d’idées, de modèles, de formules et de stratégies pour résoudre des problèmes pratiques que nous rencontrons dans ce que nous concevons comme notre “situation” présente»[6].

Entre ce passé de référence qu’est l’Antiquité et le plus actuel passé qu’est l’histoire depuis la Révolution française, le Moyen Âge — ou plus précisément le long Moyen Âge — n’est qu’un entre-temps faiblement mobilisable. On va seulement demander aux médiévistes pourquoi les gilets jaunes sont jaunes. Michel Pastoureau répond à juste titre: parce que c’est dans la palette politique des couleurs médiévales la couleur de la traîtrise — l’or ayant pris sur lui toute la valeur solaire de la couleur jaune (symbole de richesse, de prospérité, de beauté), tout le reste, ce qui jaunit, dépérit, vieillit, était laissé au jaune.

Faire de l’histoire aujourd’hui : la réponse de Boucheron à Nora

Pourquoi des médiévistes ? Est-ce seulement pour interroger la teinte du socle anthropologique immuable sur lequel nous agissons? Il faudrait dans ce cas pouvoir déjouer cet usage faible du savoir historien. Pour le reste, la référence médiévale n’a été que modérément mobilisée, et lorsque certains commentateurs politiques évoquaient la tradition des Jacqueries pour qualifier (en fait pour disqualifier) le mouvement comme insurrection antifiscale, Gérard Noiriel protestait en remarquant que c’était une manière péjorative de déconsidérer un mouvement social comme violent et désorganisé — ce que la Jacquerie n’était pas, ce qui rend les rapports entre gilets jaunes et Jacques plus complexes, comme l’a justement noté Gaëtan Bonnot, spécialiste de la Jacquerie comme événement et comme ressource mémorielle de mobilisation politique au XIXe siècle.

Car on ne peut pas ignorer non plus qu’il y ait actuellement un regain de l’intérêt du Moyen Âge entendu comme caisse de résonance des inquiétudes actuelles sur la modernité. C’est ainsi que je comprends les travaux du collectif de jeunes médiévistes d’«Actuel Moyen Âge» qui ont publié un livre l’année dernière dont le sous-titre est précisément «Et si la modernité était ailleurs?» Il s’agit bien de cela, et à la question «Pourquoi des médiévistes?», on pourrait dire aujourd’hui: pour penser le problème de la modernité. Le penser, c’est-à-dire le déplacer, le dépayser, le contrarier. En obscurcir l’évidence, en compliquer la généalogie afin que l’on ne puisse plus écrire le mot de modernité autrement qu’au pluriel — c’est-à-dire à l’épreuve du monde.

Noiriel versus Boucheron : bataille d’historiens sur les gilets jaunes

Mais si l’on peut se réjouir sincèrement de cet engouement, qui rappelle aussi que les historiennes et historiens de métier doivent prendre en compte la gamme élargie des usages sociaux de leur discipline, y compris dans sa dimension récréative de divertissement savant, ce jeu de concordances des temps n’autorise en rien les médiévistes à donner leur opinion sur leur temps sans y toucher, en feignant de parler d’autre chose. C’est aussi cela dont il sera question cette année: une autocritique un peu inquiète de cette connaissance par assonance, sinon par analogie, pratique joyeuse de gai savoir en attente de sa théorie, dont on doit aussi apprendre à discipliner les effets. 

Patrick Boucheron

Source : ce texte, issu du cours donné par Patrick Boucheron au Collège de France le 8 janvier 2019, a initialement été publié sur le site Entre-temps.net.

Invité de BibliObs

Patrick Boucheron, historien

http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20190213.OBS0077/l-historien-et-le-gilet-jaune-le-presentisme-a-double-fond.html

Noiriel versus Boucheron : bataille d’historiens sur les gilets jaunes

Jusqu’à présent, les gilets jaunes n’avaient pas suscité de trop vives réactions dans le monde intellectuel. Chez les philosophes, historiens ou sociologues de gauche qui se sont exprimés jusqu’à présent, les réactions vont de la sympathie perplexe jusqu’au soutien enthousiaste – dans l’ouvrage collectif paru au Seuil la semaine dernière, Etienne Balibar parlait d’un «devoir de compréhension».

Ce consensus un peu flou est en train de se rompre. La semaine dernière, invité sur France Inter, l’historien Patrick Boucheron a marqué une nette distance avec le mouvement, estimant que «l’émeute en elle-même n’est pas émancipatrice»: on peut l’écouter ici. Un autre historien vient de lui répondre, Gérard Noiriel, qui critique l’analyse de son collègue: on lira son texte ci-dessous.

Cet échange est intéressant, car il réunit deux figures majeures de l’histoire actuelle, qui ont tous les deux fait souffler récemment un salutaire vent de renouveau sur leur discipline: Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, a dirigé «Histoire mondiale de la France», best-seller et formidable machine à démonter le mythe de l’«identité nationale»; et Gérard Noiriel a publié son «Histoire populaire de la France», qui revisite l’histoire française à travers les révoltes et résistances populaires.

Leur désaccord est lui-même passionnant, avec des deux côtés des arguments solides. Il était de la vocation de «L’Obs» d’en livrer à ses lecteurs les pièces à conviction, en attendant d’accueillir d’autres contributions au débat.

E.A.

Patrick Boucheron : un historien sans gilet jaune

Le gilet jaune est le vêtement que portent les gens en détresse sur le bord de la route et les ouvriers qui travaillent sur la voirie ou sur les chantiers. Ce sont les invisibles, ceux qui craignent que le public ne les voit pas, qui sont contraints d’enfiler le dit-gilet. Patrick Boucheron n’est assurément pas dans ce cas.

Professeur au Collège de France, il est l’historien professionnel que l’on entend le plus souvent à la radio, qui bénéficie du plus grand nombre de comptes rendus dans la presse et qui est le plus régulièrement invité dans les grandes manifestations culturelles. Son dernier ouvrage, «La Trace et l’Aura. Vies posthumes d’Ambroise de Milan (IVe-XVe siècles)» qui vient d’être publié aux éditions du Seuil, à peine sorti de l’imprimerie, a déjà bénéficié de nombreux comptes rendus élogieux dans les médias.

La reconnaissance publique dont il bénéficie explique peut-être son absence d’empathie à l’égard de ceux qui doivent endosser ce fameux gilet jaune pour tenter d’attirer l’attention. C’est peut-être aussi la raison de la façon cavalière dont il a parlé, lors d’une récente intervention à France Inter, de ses collègues universitaires qui tentent aujourd’hui de mobiliser leurs compétences professionnelles pour expliquer ce mouvement (cf. «le Grand entretien» du 7 février 2019, animé par Léa Salamé et Nicolas Demorand).

Je peux témoigner personnellement de cette désinvolture puisque Boucheron affirme dans cet entretien que j’aurais présenté le mouvement des gilets jaunes comme une «jacquerie», alors que je suis intervenu publiquement pour dire exactement le contraire. (Cf. «le Monde» du 28 novembre 2018). Etant donné que Patrick Boucheron m’avait invité dans son émission «Matière à penser», diffusée par France Culture le 4 décembre 2018, j’avais même eu l’occasion de lui expliquer directement mon point de vue ce soir-là. On peut se demander à quoi servent ce genre d’émissions culturelles quand celui qui les anime ne se souvient même pas des propos de ses invités.

A la fin de l’entretien diffusé sur France Inter le 7 février, les deux journalistes et l’historien sont tombés d’accord pour déplorer l’ampleur prise aujourd’hui par les «fausses nouvelles» sur les réseaux sociaux. Evoquant une «communauté de désarroi», Patrick Boucheron a alors affirmé d’une voix grave: «Il faut qu’on se ressaisisse collectivement.» Je suis tout à fait d’accord avec cette proposition. Encore faudrait-il que les journalistes montrent l’exemple en évitant de colporter eux-mêmes des fausses nouvelles dans la sphère qui est la leur.

“Nous avons tous un devoir de compréhension” : les “gilets jaunes” vus par les intellectuels

Je connais Patrick Boucheron depuis très longtemps. Notre première rencontre date de 1996, si ma mémoire est bonne, lors d’un débat à l’ENS de la rue d’Ulm (où j’enseignais alors) autour de mon livre «Sur la “crise” de l’histoire» (Belin, 1996). Il venait tout juste de finir sa thèse et d’être nommé maître de conférences. Dans cet ouvrage, je défendais l’idée qu’il fallait mobiliser les outils que nous offrent les sciences sociales pour mieux comprendre notre propre univers professionnel et les contradictions dans lesquelles nous sommes tous pris. C’est pourquoi je proposais un retour aux réflexions de Marc Bloch sur le «métier d’historien», pour appréhender l’histoire à partir des activités exercées par les historiens, au lieu de continuer à disserter sur le concept d’histoire, sans avoir les compétences des philosophes pour le faire.

Manifestement, je n’ai pas réussi à convaincre Patrick Boucheron. Dans l’entretien de France Inter, il fait constamment référence au «métier d’historien», mais sans jamais préciser ce qu’il entend par ce terme. On comprend, implicitement, que c’est l’exercice de cette compétence professionnelle qui lui a permis d’écrire l’ouvrage sur Ambroise de Milan qu’il est venu présenter ce jour-là aux auditeurs de France Inter. Ce livre est effectivement le résultat d’un long travail, qui suppose une grande érudition, une connaissance fine des archives, une réflexion sur les concepts à mettre en œuvre pour les analyser, etc. N’étant pas spécialiste du Moyen Age, je ne me permettrais pas de commenter cette étude, car j’en serais incapable.

Le problème, c’est que le «grand entretien» de France Inter est diffusé à 8h20, donc à une heure de grande écoute. C’est pourquoi les journalistes demandent surtout à leur invité de commenter l’actualité. Résultat: sur 24 minutes d’émission, à peine quelques unes ont été consacrées à Ambroise de Milan, le reste du temps a été occupé par les gilets jaunes. Du coup, Patrick Boucheron a été confronté à un dilemme: comment peut-on rester historien, tout en acceptant de se soumettre aux questions d’actualité que posent les journalistes?

C’est pour répondre à ce genre de questions que j’avais plaidé, il y a plus de vingt ans, mais sans grand résultat, pour qu’on réfléchisse aux différentes activités qui définissent concrètement ce qu’on appelle le «métier d’historien». J’avais proposé qu’on arrête de faire croire au public que ce métier se résumerait à un travail d’archives. Comme on le sait, les salles d’archives sont aujourd’hui occupées en grande partie par des «amateurs d’histoire» qui font leur arbre généalogique, qui raconte l’histoire de leur village, de leurs ancêtres, de leur communauté, etc.

De plus, il suffit d’examiner l’ensemble des écrits des historiens professionnels pour s’apercevoir que les ouvrages directement issus d’un travail d’archives ne représentent qu’une petite partie de leurs publications. Ce sont les dominés de notre discipline, c’est-à-dire les plus jeunes, ceux qui dépendent encore fortement de leurs aînés pour leur carrière, qui sont les plus proches de l’archive. Plus on grimpe dans la hiérarchie, plus on s’émancipe des contraintes disciplinaires et plus on monte en généralités. Voilà la tendance globale, même s’il y a des exceptions.

Outre la diversité des types de publications, il faut bien sûr ajouter que le métier d’historien implique aussi des activités d’enseignement, la participation à des tâches collectives pour faire vivre des revues spécialisées, des centres de recherches, des départements universitaires, etc. Enfin, les historiens qui se soucient de la fonction civique de l’histoire doivent s’efforcer de transmettre leurs connaissances savantes auprès d’un public plus large; ce qui suppose de nouer des relations avec les journalistes.

Or les journalistes exercent un autre métier que les historiens, un métier qui a ses propres règles et ses propres contraintes. Lorsqu’elle se déroule dans la sphère culturelle (revues intellectuelles, émissions consacrées spécialement à l’histoire, etc), la collaboration entre les deux professions est relativement facile car l’historien s’adresse à un public amateur d’histoire et (le plus souvent) très scolarisé. Il se trouve alors dans une situation proche de celle qu’il occupe avec ses étudiants.

Monique Pinçon-Charlot : “Notre livre donne des armes aux gilets jaunes”

Cependant, dès qu’un historien veut toucher un public plus large que sa propre classe sociale, il est obligé de changer de registre. Il peut travailler, comme je le fais souvent moi-même, avec des artistes, avec des cinéastes, avec des musées, etc. Il peut aussi accepter les invitations que lui adressent les journalistes qui commentent l’actualité. Toutes ces interventions publiques nécessitent des formes de «traduction» du langage savant pour s’adapter aux attentes du public visé.

J’ai expliqué dans l’un de mes blogs précédents que j’avais été pris, moi aussi, dans ce type de contraintes en acceptant de commenter l’actualité des gilets jaunes. Mais étant donné que les quarante années que j’ai consacrées à la recherche ont été centrées sur l’histoire des classes populaires au XIXe et XXe siècles, je pouvais légitimement mobiliser ma compétence pour fournir quelques éclairages sur ce mouvement; comme l’ont fait d’ailleurs beaucoup d’autres collègues qu’ils soient historiens, sociologues, économistes ou politistes.

Patrick Boucheron n’ayant cessé de répéter au cours de l’entretien du 7 février à France Inter qu’il s’exprimait en tant qu’«historien professionnel», la question qui vient immédiatement à l’esprit – mais que les journalistes ne lui ont évidemment pas posée – est celle-ci: au nom de quelle compétence a-t-il pu parler aussi longtemps des gilets jaunes? Autrement dit, en quoi une recherche érudite sur un évêque du IVe siècle permet-elle de comprendre un mouvement populaire du XXIe siècle? Les auditeurs de France Inter ne le sauront pas. Cette clarification aurait été d’autant plus nécessaire que Boucheron multiplie, dans cet entretien, les critiques virulentes, non seulement à l’égard des gilets jaunes, mais aussi (et surtout) à l’égard de ses collègues universitaires qui ont mobilisé leurs compétences pour éclairer le mouvement.

“Histoire mondiale de la France” : retour sur la polémique de l’année 2017

En réalité, ce n’est pas l’historien mais le citoyen Patrick Boucheron, qui s’est exprimé ce matin-là à propos des gilets jaunes. Son point de vue est celui que partage aujourd’hui une grande partie des élites intellectuelles. Pas un mot de compassion pour la misère sociale que ce mouvement a révélée; pas un mot pour condamner les violences policières qui ont profondément choqué l’opinion (et qui ont été dénoncées par Amnesty International). En revanche, Patrick Boucheron – qui a voté en 2017, au premier et au deuxième tour pour l’actuel président de la République – déplore l’obsession des gilets jaunes qui haïssent Macron. Il relativise leur révolte en disant que «la France n’est pas le pays le plus malheureux du monde», que les inégalités y sont moins fortes qu’ailleurs, etc. Dans le même élan, il apporte tout son soutien au «grand débat» qu’a lancé Emmanuel Macron.

Son réquisitoire est encore plus sévère quand il évoque les universitaires qui sont intervenus dans les médias pour analyser le mouvement des gilets jaunes. Présentant ses opinions politiques comme des constats scientifiques, il n’hésite pas à affirmer que «l’émeute en elle-même n’est pas émancipatrice». On aimerait savoir sur quelles recherches, le professeur du Collège de France s’appuie pour aboutir à une conclusion aussi générale et aussi péremptoire. Est-ce que cela signifie, par exemple, que la Révolution française n’a pas été émancipatrice? A l’encontre des nombreux travaux publiés récemment par la nouvelle génération des historiens de cette période, Patrick Boucheron cherche-t-il à réhabiliter l’interprétation libérale de François Furet qui affirmait que toutes les révolutions débouchent sur le totalitarisme?

Boucheron a beau affirmer, à un autre moment de cet entretien: «Je ne suis pas le censeur des usages de l’histoire», il s’exprime en réalité comme le Fouquier-Tinville de la discipline. Voilà ce qu’il dit: «On a aussi beaucoup entendu des intellectuels ou commentateurs venir nous vendre leur petite came (identitaire ou insurrectionnelle), comme si on n’avait à s’étonner de rien. La capacité des gens à adhérer à leurs propres convictions alors que tout semble les ébranler ne cesse de m’étonner.»

La démocratie selon les “gilets jaunes” : 4 chercheurs analysent les idées du mouvement

A la fin de l’émission, un auditeur répondra au professeur, en lui rétorquant que son étonnement n’était qu’une «surprise de classe». Dans les milieux populaires, en effet, depuis des années il suffisait de tendre l’oreille pour entendre les gens dire: «Ça va péter.» Cet auditeur mettait aussi en cause, indirectement, l’usage abusif et constant du «nous» dans le discours public de Boucheron, qui gomme complètement les clivages de classes. C’est à ce niveau que se situe la première divergence entre l’histoire culturelle qu’il pratique, fondée sur le refoulement des rapports sociaux, et l’histoire sociale (ou la socio-histoire) que je défends et dont le but est de déconstruire tous les «nous» de majesté pour tenter de retrouver les individus dans leur infinie diversité.

Etant donné qu’il prône, dans la même émission, une «défense et illustration du métier d’historien», un minimum de respect pour notre communauté professionnelle aurait voulu qu’il distingue, parmi tous ceux qui ont commenté le mouvement des gilets jaunes, au moins deux composantes. Il y a effectivement des intellectuels qui ont cherché à utiliser le mouvement pour défendre leur propre boutique, en se comportant comme les porte-parole du mouvement, confondant du même coup recherche savante et engagement politique.

Cependant, la grande majorité des universitaires qui sont intervenus dans les médias ont mobilisé leurs compétences pour aider le public à comprendre ce mouvement et non pas pour le juger. Patrick Boucheron sait pertinemment que l’histoire (comme toutes les sciences sociales) est une discipline herméneutique, c’est-à-dire compréhensive. Essayer de comprendre un mouvement, ce n’est pas «vendre une petite came identitaire ou insurrectionnelle», c’est respecter les règles élémentaires de notre métier. Une autre règle élémentaire étant, évidemment, de ne pas attribuer à un chercheur des propos qui sont exactement à l’opposé de ce qu’il a écrit.

Naomi Klein : “La leçon des gilets jaunes, c’est qu’une politique écologique doit être équitable”

On peut aussi déplorer le flou de la critique énoncée sous la forme d’un principe moral: «Quelqu’un qui dit ‘je vous l’avais bien dit’, je ne l’écoute pas»; phrase que France Inter a utilisée comme titre sur son site pour résumer la position de Patrick Boucheron sur les gilets jaunes. Là encore, on se demande qui se cache derrière ce «quelqu’un» et que signifie précisément la formule «je vous l’avais bien dit»? S’il s’agit d’affirmer qu’un historien ne peut pas prédire l’avenir, c’est l’évidence même. Cependant, je pense que la critique de Boucheron est beaucoup plus radicale. Elle découle d’une conception de l’histoire qu’il résume en disant: «L’historien doit lui restituer toute son étrangeté.»

Malheureusement, Boucheron n’utilise pas le bon verbe. Il aurait été préférable qu’il dise: «l’historien peut s’efforcer de rendre au passé son étrangeté», car personne n’a jamais démontré scientifiquement que la seule finalité de l’histoire était celle qui a sa préférence. Un historien peut aussi se donner pour but de retrouver le passé dans le présent, comme Marc Bloch l’avait fait en analysant les traces de l’histoire de France dans la topographie des campagnes françaises de son époque.

Contre la vision dogmatique de l’histoire que Boucheron cherche à imposer (et qui renoue paradoxalement avec le «positivisme» qu’il aime pourfendre), il faut donc rappeler que tous les historiens examinent le passé à partir d’un point de vue, qui découle de leur histoire personnelle, de leur formation, de leurs centre d’intérêts, etc. C’est pourquoi j’ai toujours défendu l’idée que les progrès de l’objectivité dans notre discipline exigeaient d’oeuvrer pour plus de pluralisme, notamment dans les recrutements universitaires.

Patrick Boucheron, l’historien qui veut “monter le son”

Le point de vue sur l’histoire que défend Boucheron est tout à fait respectable, mais cela ne lui donne pas le droit de dévaloriser les autres. Ce débat, d’apparence épistémologique, a en réalité des conséquences très concrètes. Le but de Patrick Boucheron est en effet de discréditer ceux qui estiment que la recherche historique peut permettre de mieux comprendre le présent. C’est ce que j’ai fait, pour ma part, en analysant le programme présidentiel d’Emmanuel Macron. J’ai montré, preuves à l’appui, qu’il avait complètement occulté le rôle que les classes populaires ont joué dans notre histoire ; ce qui m’a conduit à établir un lien entre cette cécité et une politique libérale taxant en priorité les plus pauvres. Bien sûr, cela ne conduisait pas nécessairement au mouvement social des gilets jaunes, mais cela le rendait possible et même probable.

Emporté par son élan, Patrick Boucheron va jusqu’à se demander si le fait de «connaître un précédent nous aide à agir?». Marc Bloch a dû se retourner dans sa tombe ! Car c’est finalement toute la finalité civique de l’histoire qui est ici remise en question. On constate d’ailleurs que Boucheron était moins tiraillé par le doute quand il comparait, pendant la campagne présidentielle, Machiavel et Macron.

Boucheron affirme aussi que l’historien professionnel doit contribuer à «assagir notre rapport au passé». Est-ce que cela signifie que le but de l’histoire est de créer du consensus? Là encore, il s’agit d’un point de vue personnel auquel on peut opposer le point de vue, tout aussi légitime, de ceux qui estiment que l’histoire doit contribuer à agiter notre rapport au passé. Comme on le voit, en dernière instance, ce sont bien des opinions politiques qui sous-tendent ces différents regards sur l’histoire.

Patrick Boucheron dénonce aussi, dans cet entretien, «l’abus de pouvoir» que commettent les intellectuels qui s’approprient la cause des gilets jaunes en parlant à leur place. Je suis d’accord avec lui sur ce point. Le problème c’est qu’il commet lui aussi un «abus de pouvoir» lorsqu’il met en avant sa compétence d’historien pour légitimer ses convictions de citoyen. C’est le même genre de critique que j’avais adressé dans le passé à des historiens-journalistes, comme François Furet ou Jacques Julliard. Patrick Boucheron affirme qu’être historien c’est apprendre à se déprendre de ses propres convictions, le moins qu’on puisse dire c’est que, là non plus, il ne donne pas l’exemple.

Faire de l’histoire aujourd’hui : la réponse de Boucheron à Nora

Ce qui frappe dans l’entretien diffusé par France Inter le 7 février, c’est la violence de la polémique contre ceux qui soutiennent les gilets jaunes ou qui cherchent simplement à comprendre leur mouvement, violence qui tranche avec le ton affable et courtois qui est habituellement celui de Patrick Boucheron. C’est à mon sens une illustration du désarroi qu’a provoqué l’irruption de ce mouvement social, y compris dans le milieu intellectuel. Quitte à être de moins en moins écouté par Boucheron, j’ai envie de dire à nouveau : «Je vous l’avais bien dit.»

En effet, l’une des leçons qu’on peut tirer de l’histoire des grandes luttes populaires, c’est qu’elles provoquent toujours des ondes de choc dans le monde des élites, y compris chez les historiens. L’après Mai 68 a été, de ce point de vue, une période extrêmement importante, puisqu’elle a ébranlé les fondements de l’ordre académique. C’est dans la décennie suivante que sont nés les nouveaux courants de recherches centrés sur des formes de domination qui étaient restées dans l’ombre jusque là (je pense à «l’histoire par en bas», à l’histoire des femmes et du genre, à l’histoire coloniale, à l’histoire de l’immigration, etc.). Dans le même temps, de violentes polémiques ont éclaté pour dénoncer le poids des «mandarins» à l’université (cf par exemple, l’ouvrage de Jean Chesneaux, «Du passé faisons table rase. A propos de l’histoire et des historiens», Maspero, 1976).

Il est vraisemblable que le mouvement des gilets jaunes n’aura pas les mêmes conséquences, car il n’a pas vraiment affecté jusqu’ici le monde universitaire. Néanmoins, il a déjà bousculé la hiérarchie des légitimités intellectuelles dans le milieu médiatique. Les chercheurs travaillant sur les classes populaires, qui n’intéressaient guère les journalistes jusque là, ont acquis une soudaine visibilité. C’est ce qui explique qu’un grand nombre d’entre eux aient été invités sur les plateaux de télévision, dans les studios de radios, dans la presse, etc. Du coup, les universitaires les plus en vue ont été moins sollicités car ils n’avaient rien de spécial à dire sur ce mouvement.

Spécialiste de l’histoire culturelle des élites médiévales, Patrick Boucheron ne pouvait pas se présenter comme un spécialiste des classes populaires du XXIe siècle. C’est sans doute la raison qui l’a poussé à ignorer, dénigrer ou caricaturer, les analyses de ses collègues mieux placés que lui pour en parler. Puisqu’il n’hésite pas à évoquer la morale dans cet entretien, je lui propose celle-ci: «Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen.» «Ce dont on ne peut parler, il faut le taire.» (Ludwig Wittgenstein).

Le côté positif de cette polémique tient au fait qu’elle clarifie les positions des uns et des autres dans le champ intellectuel français d’aujourd’hui. Au lendemain de la parution de «l’Histoire mondiale de la France», deux camps se sont formés. Les conservateurs, adeptes du roman national et les progressistes, partisans d’une histoire mondialisée. Patrick Boucheron, le chef de file de ce second courant, a subi alors les critiques réactionnaires et stupides de pamphlétaires comme Eric Zemmour. J’ai moi-même exprimé publiquement ma solidarité à son égard, lorsqu’il a été victime de cette campagne.

Néanmoins, ce que le mouvement des gilets jaunes a rendu explicite, c’est que cette polémique historiographique était un affrontement entre les deux principales composantes de l’élite historienne. Le point commun entre les deux courants réside dans l’occultation des rapports sociaux et l’ignorance des classes populaires. Leur polémique s’est déroulée sur le terrain identitaire (faut-il encourager ou déconstruire le «roman national»?) et nullement sur le terrain social. Grâce aux gilets jaunes, nous savons maintenant qu’il existe, au sein de l’historiographie progressiste, deux tendances qui divergent sur la place qu’elles accordent aux classes sociales et aux relations de pouvoir.

“Histoire mondiale de la France” : retour sur la polémique de l’année 2017

Comme Pierre Bourdieu l’a montré dans «Homo academicus» (Seuil, 1984), il n’y a pas de lien direct entre les positions occupées dans le champ universitaire et dans le champ politique. Ma morale à moi m’empêche donc d’affirmer que, dans cet entretien de France Inter, Patrick Boucheron aurait vendu «sa petite came macronienne», parce qu’en réalité les universitaires ne sont pas des «courroies de transmission» des partis politiques. Il s’agit d’une homologie de positions car les clivages politiques sont retraduits en fonction de la logique propre du champ universitaire. Cela n’empêche pas qu’on puisse distinguer aujourd’hui trois courants au sein du monde des historiens présents dans l’espace public: la droite, le centre-gauche libéral et la gauche sociale.

Cette clarification devrait permettre aux journalistes restés fidèles à la déontologie de leur métier de respecter un équilibre entre ces différents courants de la recherche historique; ce qui n’est pas le cas actuellement. Lorsque Nicolas Weill, dans le compte rendu du dernier livre de Patrick Boucheron, affirme: «La profession manquait en outre d’un répliquant aux publicistes de plus en plus nombreux qui instrumentalisent le passé» («Le Monde des livres», 9 février 2019), on se demande s’il est de mauvaise foi ou s’il est mal informé. Il existe, notamment dans la nouvelle génération, un nombre important d’historiennes et d’historiens qui répliquent régulièrement aux «publicistes» manipulant le passé pour alimenter leur fonds de commerce électoral ou autre.

Derrière les “gilets jaunes”, sept siècles de révoltes nous contemplent : rencontre avec Gérard Noiriel

Patrick Boucheron n’est nullement le seul sur ce terrain-là et il n’est pas non plus le porte-parole de la profession. La même remarque vaut pour Nicolas Demorand. Le 7 février, il a justifié l’invitation de Boucheron à son émission de France Inter en disant qu’il était important d’avoir «le regard de l’historien sur ce qui se passe aujourd’hui en France». Je pense que le respect du pluralisme aurait exigé l’emploi d’un article indéfini. Il aurait dû évoquer le regard d’un historien sur les gilets jaunes, pour éviter de faire croire aux auditeurs que le point de vue de Patrick Boucheron était partagé par tous.

Gérard Noiriel

 Source : ce texte a été initialement publié sur le blog de Gérard Noiriel.

L'Obs

Gérard Noiriel, historien

http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20190212.OBS0049/noiriel-versus-boucheron-bataille-d-historiens-sur-les-gilets-jaunes.html

François Bégaudeau contre l’abominable bourgeois de gauche

On n’emploie plus beaucoup le beau mot de «bourgeoisie». Dans la presse, on ne l’emploie même jamais, sinon pour écrire «grande bourgeoisie», ou «bourgeoisie de province», pour désigner des gens raides dans un salon Louis-Philippe, des Grands Anciens, des bourgeois de droite.

Mais la bourgeoisie qui occupe actuellement les lieux de pouvoir, celle qu’on croise par exemple aux heures de bureau dans le centre de Paris, on ne la dit pas bourgeoise. On note rarement que l’essentiel des romans, des films et des feuilletons télé se déroulent chez des bourgeois, et traitent de questions bourgeoises. Que les journalistes et ceux qu’ils interrogent sont des bourgeois. Que nos télévisions et nos radios sont des boîtes à bourgeois, comme il y a des boîtes à meuh. Que les politiciens, les hauts-fonctionnaires, les managers, les essayistes en vue, les décideurs culturels dans l’édition, la musique, l’art ou le cinéma sont des bourgeois. Que les bourgeois, qui ne sont pas tout le monde (il y a des non-bourgeois et ils sont même la majorité), règnent sur la France comme la minorité mbochi règne sur le Congo. On dit : République populaire de Chine. On devrait dire : République bourgeoise de France.

Surdoué, mal-aimé : l’étrange cas Bégaudeau

Le mot « bourgeoisie » a l’air vague, et il l’est. On ne sait pas où la bourgeoisie commence exactement, à quel endroit précis de la classe moyenne on bascule dedans, et on ne saurait pas dire non plus où elle se termine, si elle se termine quelque part. Les sondeurs et les politologues préfèrent parler des «classes supérieures», ce qui n’est pas forcément plus précis. Ce qui est peut-être même moins précis. «Classes supérieures» est une expression vide d’images. Alors que «bourgeoisie», outre qu’il indique une position hiérarchique, a un contenu. C’est un mot puissant et évocateur. Il a l’air péjoratif, sans vraiment l’être. Il appelle la moquerie. Le bourgeois, c’est le cochon idiot de Brel, l’esprit étriqué vomi par 68, le fat qui a toujours une leçon de morale à servir.

“Histoire de ta bêtise”

La première qualité d’«Histoire de ta bêtise», le pamphlet que François Bégaudeau adresse à la macronie culturelle, c’est de rattacher ses membres à l’histoire de la bourgeoisie. De rappeler à l’animateur de radio en vogue ou au start-upper écolo qu’à quelques croyances près ils appartiennent à la même peuplade qu’un notaire catholique du pays profond. Qu’ils ont les mêmes intérêts objectifs que lui, et qu’ils les défendent de la même manière.

Ces nouveaux bourgeois font pourtant tout pour ne pas avoir l’air de ce qu’ils sont. Ils s’auto-nomment progressistes. Ils cultivent l’ouverture d’esprit et la dérision. Ils méditent. Ils sont végétariens. Ils voyagent. Ils sont féministes et sensibles au sort des migrants. Ils ont la culture et les vêtements qu’il faut pour ne pas ressembler aux conservateurs, leurs cousins moches. Ils embrassent avec un enthousiasme désespéré la première nouveauté techno-spirituelle qui passe. Ils ont voté Macron parce qu’«il était neuf, comme un lave-vaisselle».

« Histoire de ta bêtise » s’adresse à eux, directement, usant du «tu», comme pour rappeler au lecteur que, s’il est en train de lire ce livre, c’est qu’il en est sans doute un.

Tu es un bourgeois, écrit Bégaudeau. Un bourgeois de gauche si tu y tiens. Sous les espèces de la structure, la nuance est négligeable.» 

Ecrivain, le pire métier du monde ?

Le livre est sorti il y a quelques jours, et à voir l’hostilité d’un Patrick Cohen sur France 5, on peut dire que la bourgeoisie journalistique l’a plutôt mal pris. Il est violent, et drôle, ce qui le rend plus violent encore. Beaucoup de notables culturels du moment, nommés ou non, prennent un coup au passage – on a reconnu ou cru reconnaître, entre autres, Raphaël Enthoven, Yann Barthès, Augustin Trapenard, Aurélien Bellanger, Michel Hazanavicius, Benjamin Biolay, Caroline Fourest, Patrick Modiano. Il rappelle la «Lettre ouverte» de Guy Hocquenghem, hormis qu’il n’est pas un procès en trahison. L’état normal du bourgeois de gauche, semble dire Bégaudeau, c’est le Rotary, pas le col Mao.

“L’épuisante parenthèse” du Parti socialiste

Ce que Bégaudeau montre bien, en tout cas, c’est la rapidité avec laquelle cette bourgeoisie de gauche s’est dégauchie. Crise oblige, sa «pelure sociale» est tombée, et la défense féroce de ses intérêts de classe, de son «foncier» comme il dit, a pris le pas sur sa traditionnelle compassion sociale.

Il t’en faut peu pour laisser voir que ta paix est une guerre suspendue (…). Il ne te faut pas beaucoup de jours de blocage des raffineries pour rêver de restreindre le droit de grève. Il ne t’a pas fallu beaucoup de morts en janvier 2015 [pour appeler à] en finir avec le laxisme en banlieue.»

Si le livre mentionnait le récent soulèvement des Gilets jaunes, il pourrait ajouter: il ne t’a pas fallu beaucoup de casse pour tirer sur les gens au LBD40.

On l’a senti aussi, ces dernières années : jadis flegmatique, parce que certaine de son empire, la bourgeoisie a perdu son calme. Son vieil humanisme, désormais contesté, est devenu belliqueux. Elle le défend contre le reste du monde, auquel il est censé profiter. Elle se vit cernée sur les deux flancs – et elle l’est – par les populistes, les islamo-gauchistes, les indigénistes, les nationalistes, les complotistes, les réactionnaires, les intégristes religieux, les europhobes, les syndicalistes, les factieux comme dit désormais le gouvernement, et elle a décidé de ne plus tolérer ces voix illibérales.

Le livre s’ouvre sur un moment-clé de ce soulèvement bourgeois: l’élection de 2017, plus précisément ces quinze jours d’hystérie qui ont précédé le second tour, lorsqu’aller voter Macron contre Le Pen est devenu une obligation morale, à respecter sous peine de bannissement. Dans les journaux, les cafés, les familles, sur Facebook, les abstentionnistes étaient pourchassés. La victoire de Macron était annoncée, mais il fallait avoir peur.

Peur de quoi ?, demande Bégaudeau. Peur d’une pandémie de cancers corrélée au terrorisme chimique des multinationales de l’agroalimentaire ? (…) Peur d’un doublement des mal-logés, suite à une nouvelle crise systémique ? Peur de la disparition de l’hôpital public à force de rationalisation des coûts ?»

Plus loin, Bégaudeau écrit :

Si nocifs que tu les prétendes, ce n’est pas à Marine Le Pen et à ses affidés que mon quotidien se cogne. (…)

Ce n’est pas le fascisme qui détruit la petite paysannerie ; ce n’est pas une coalition de gouvernements d’extrême-droite qui extermine le poisson, qui impose à tous le chantage à l’emploi, qui tôt le matin parque des corps amers et hagards dans des RER, qui impose à une caissière des journées 9-13 / 17-22, qui esclavagise la moitié de la planète pour mettre l’autre au chômage, transforme en GPS les ouvriers d’entrepôt, m’oriente par algorithmes, privatise la santé et les plages, flique les chômeurs, bourre les pauvres de sucre, bourre tout le monde de perturbateurs endocriniens, soustrait 100 milliards par an au fisc.

Ce n’est même pas le fascisme, tiens, qui discrimine les Arabes à l’embauche, couvre le racisme de ses flics, impose la tête nue à des lycéennes musulmanes, renvoient les migrants vers la guerre.»

L’amour au temps du mojito : la comédie romantique selon Bégaudeau

Bégaudeau s’est donc abstenu de voter, et ça lui a visiblement valu de se fâcher avec beaucoup d’amis, auxquels il répond avec ce livre, dur comme une ultime lettre d’insulte envoyée à des gens qu’on ne veut plus voir. Mais au-delà de l’adresse directe, «Histoire de ta bêtise» chronique un moment politique important, à l’échelle de notre république en tout cas: la fin de cette alliance historique, il est vrai étrange, entre la bourgeoisie culturelle et le prolétariat – alliance qui s’était fabriquée à force d’affaire Dreyfus et de communisme de salon et de Front populaire et de gauchisme soixante-huitard.

Ce passage à droite, ce tournant versaillais, s’est fait en 2017 au prétexte de «contrer le pire», mais, dit Bégaudeau, il était prévisible:

Depuis le centre-gauche que tu occupes depuis 1871, tu n’as qu’un millimètre à faire pour rejoindre En marche. Par défaut, justifies-tu, mais c’est une adhésion. Une réconciliation de toi avec toi. La fin de l’épuisante parenthèse névrotique qu’on a appelée Parti socialiste.»

“Tu n’es pas si privilégié puisque tu souffres”

Si le point de départ du livre est électoral, «Histoire de ta bêtise» vaut autant comme essai politique que comme exploration culturelle de l’esprit social-libéral. Un exercice flaubertien, une sorte de «Dictionnaire des idées reçues» de ce début de siècle – la concision en moins, la sévérité de l’anthropologie marxiste en plus. Si quelqu’un, à l’avenir, voulait savoir comment pensait un bourgeois de Paris dans les années 2010, il le trouverait là, restitué tel quel.

On dit «pensée bourgeoise», mais le propos de Bégaudeau est justement que le bourgeois ne pense pas. Il ne peut pas penser, parce qu’il devrait alors s’intéresser à ses propres déterminations de classe. Il devrait se demander s’il mérite son sort. Par exemple son «féminisme d’avocat général» dénonce le harcèlement sexuel au travail, mais ne peut pas s’intéresser «à la subordination économique qui l’autorise», donc à la violence globale des rapports de travail, donc à ce qui lui permet d’être payé trois fois plus que la femme de ménage qui nettoie son bureau lorsqu’il rentre chez lui.

Flaubert, ou la politique du chaos

« Là où manque la pensée prospère la morale», écrit Bégaudeau, et le bourgeois de gauche, comme son aïeul de droite, en est réduit à gouverner par leçons de bonne conduite. Il édicte ce qui se dit et ce qui ne se dit pas. Il est une Nadine de Rothschild politique. Le populisme, le complotisme, le conservatisme, etc., ne sont pas des points de vue qui méritent discussion, mais des fautes de goût. Celui qui les commet, on ne prend pas la peine de le contredire : on cesse de l’inviter aux fêtes, comme s’il sentait mauvais.

Si la morale bourgeoise d’antan était gouvernée par le christianisme, elle l’est désormais par une autre règle de vertu : le cool. Les pages les plus cinglantes du livre, celles où on se reconnait le plus amèrement, sont celles que Bégaudeau consacre à cette nouvelle théologie politique, à la fois «attitude du corps et attitude éthique» :

Le clivage gentils-méchants recoupe le contraste entre bonnes et sales têtes. Eric Ciotti est méchant et désolé mais c’est un peu écrit sur sa gueule. (…)

Obama est sympa et comme par hasard il a une bonne tête, qui à tes yeux rachète son allégeance à Wall Street (…). Cependant qu’au sein de ce casting Marvel, le méchant Trump a exactement la gueule de l’emploi. A parts égales tu dénonces ses tweets xénophobes et moques ses cheveux orange. (…)

Obama est cool : son dessein de limiter le port d’armes s’incarne dans sa désinvolture chaloupée. Alors que Trump : pro-NRA et piètre danseur.»

Comment la génération Inculte a secoué la littérature française

Le bourgeois aime «la fantaisie racée de Jean Rochefort», «le charme discret», «les voix à faible volume» comme celle de Françoise Hardy, les séries télé sans contenu qui le soir fatiguent moins qu’un film («la série est juste assez quelque chose pour n’être pas rien»), les actrices sans graisse, les romans flous, le cinéma atmosphérique. Il aime tout ce qui escamote la matière, tout ce qui dissimule ses méfaits. Ses films et romans cultes racontent des douleurs intimes et des traumatismes familiaux, qui rachètent sa «sauvagerie sociale»:

La blessure t’embellit, la fêlure t’ennoblit, tu es douloureux, tu es durassien, tu es un peu fou aussi, un peu folle, tu satures tes films et tes livres de déviants sublimes, de cabossés magnifiques (…). Ta branche esthète en voie d’extinction célèbre Gena Rowlands dans ‘Une femme sous influence’, tellement belle et classe et malheureuse et folle. Un scrupule de dominant t’est venu qui te pousse à faire savoir que tu souffres.Tu n’es pas si privilégié puisque tu souffres. Toi aussi tu as eu ton lot. (…) Et sous la chape universelle de cette peine, les écarts de classe sont dérisoires. Riches et pauvres tassés indistincts dans la foule sentimentale.»

Bourgeois “paramarxiste”

Mais à mesure que son argumentaire avance, quelque chose d’inattendu, et d’intéressant, se produit: Bégaudeau se prend les pieds dans son propre attrape-bourgeois. Pour produire son effet maximal, un pamphlet doit accepter sa part d’idiotie. Il ne doit pas trop réfléchir. Il doit glisser vite sur les points difficiles, ne pas chercher à résoudre ses contradictions. A s’auto-discuter, on se mesure fatalement à un adversaire aussi malin que soi-même, et on prend le risque de s’annuler.

A plusieurs reprises Bégaudeau s’enlise. Il entreprend par exemple de démontrer que lui-même n’est pas, malgré ses diplômes et son patrimoine relativement coquet (il le détaille), un de ces bourgeois qu’il déteste, et il n’y arrive pas vraiment. On en conclut, en gros, qu’il est un bourgeois moyen qui se vit symboliquement comme un prolétaire.

Cette position bizarre renvoie à un trait caractéristique de son parcours: quand Bégaudeau s’approprie des genres et des thèmes populaires, il le fait en bourgeois, et à destination d’un public bourgeois. Il a été chanteur de punk dans les années 1990, mais d’un punk à prétention littéraire, et de toute manière à une époque où la vraie musique populaire était plutôt le rap. «Jouer juste», son roman sur le foot, s’adresse principalement à la frange khâgneuse du peuple des footeux – on ferait même l’hypothèse qu’il a d’abord été lu par un public qui n’aime pas le foot.

CLASH CULTURE. Bégaudeau a-t-il raison de flinguer le milieu littéraire ?

Ecrivain très politique, Bégaudeau est un marxiste revendiqué (un «paramarxiste», écrit-il), et il se radicalise de livre en livre. Mais il est peu lu – en tout cas c’est notre impression – par le lectorat militant, qui ne s’intéresse pas au roman contemporain. A quelques reprises, il nous est arrivé de vanter ses mérites auprès de gauchistes à la dure, qui ont un peu ricané, comme si on leur avait parlé d’Amélie Nothomb. Il n’est pas non plus suivi par les lecteurs de romans populaires. Son public, c’est celui des librairies de centre-ville, du théâtre public et des magazines culturels.

Dans «Histoire de la bêtise», il dit sa lassitude de vivre à Paris parmi les bourgeois de gauche. Il omet de dire qu’il écrit pour eux, aussi – et «Histoire de la bêtise», avec son «tu» familier, le montre plus qu’aucun autre de ses livres. C’est peut-être pour ça que Bégaudeau finit par retomber sur des pieds bourgeois. Ça se produit de manière inattendue, vers la fin du livre.

Au fil du texte, on a tout de même envie de le défendre, ce pauvre et défunt libéralisme de gauche, cette synthèse socialiste qui irritait mais qui, maintenant qu’elle est tombée, nous laisse en pire compagnie qu’avant, forcés de choisir entre des Macron et des Le Pen. On se dit que, contrairement à la flamboyance de la pensée critique et aux grandes joies du militantisme, le gouvernement d’un pays doit peut-être rester un art bête, une gymnastique répétitive du moindre mal. La social-démocratie (la vraie, précisons, pas l’actuel néolibéralisme qui usurpe l’appellation) sert peut-être plus les classes populaires que l’élaboration toujours repoussée d’une société sans classe. La crainte de la violence politique, le pessimisme historique induit par les nombreuses horreurs révolutionnaires du siècle passé sont peut-être, malgré la faiblesse philosophique des essayistes antitotalitaires, des croyances légitimes.

D’ailleurs Bégaudeau, au moment de finir, effleure ces sombres conclusions. Il dit ne pas tenir la radicalité de gauche pour absolument vraie. A l’inverse, écrit-il, «la faiblesse de ta position libérale n’exclut pas sa pertinence». Le libéralisme originaire, son «opportun refus de la violence» et son principe de «moindre intervention des gouvernants dans la vie des gouvernés» sont «peut-être» un pis-aller acceptable. 

Si l’Histoire est une insatiable productrice de bruit, de fureur et de violences à grande échelle, (…) se résigner à l’ordre bourgeois est peut-être encore le plus sage, le moins inhumain. Mieux vaut deux milliards de pauvres que les viols de masse des armées et les massacres génocidaires. Sans être le petit coin de paradis que chante son barde Alain Minc, l’Europe est une sorte d’abri relatif, de solution par dépit (…). Un moindre mal. Un pire en mieux. Les jours de fatigue cela s’entend.»

Pourquoi je ne suis pas devenu un intello de gauche

Cette concession faite à la «pensée faible», le livre se rétrécit en un éloge de la pensée forte comme hobbie «vitaliste». Bégaudeau célèbre la «joie» de fréquenter des pensées puissantes, de se réfugier chez lui derrière des volumes de philosophie politique hardcore, comme un hédoniste frappé de misanthropie se retrancherait dans sa maison de campagne avec ses grands vins et ses vieux fromages. Sous le règne bourgeois, même la haine anti-bourgeoise est un loisir bourgeois.

David Caviglioli

Histoire de ta bêtise
par François Bégaudeau
Pauvert, 222 p., 18 euros

David Caviglioli

http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20190129.OBS9325/francois-begaudeau-contre-l-abominable-bourgeois-de-gauche.html

“Récits du monde” à l’IMEC : voyage au pays de l’archive

Il est rare de visiter une exposition dont on envie à chaque pas le commissaire. Mais là, au cœur de la très belle abbaye d’Ardenne, qui depuis 2004 abrite près de Caen l’Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine (IMEC), dans cette salle rectangulaire où l’on déambule tranquillement parmi les documents qui composent «Récits du Monde», on ne peut s’empêcher de penser au plaisir vécu par Gilles A. Tiberghien.

Car à ce philosophe spécialiste d’esthétique, l’IMEC avait confié une mission: se servir dans les fonds extraordinaires qui constitue la raison d’être de ce lieu (archives d’auteurs vivants ou morts, fonds d’éditeurs, de revues) et composer une exposition «qui dise quelque chose de la carte et du territoire», raconte la directrice du lieu Nathalie Léger.

Ça s’appelle une «carte blanche» – l’IMEC avait confié la première à l’écrivain Jean-Christophe Bailly, la prochaine est déjà attribuée à l’artiste Valérie Mréjen – et cela consiste à passer des journées entières dans ce lieu rare, à se faire ouvrir des boîtes où sont conservés les manuscrits de Marguerite Duras, les carnets de Patrice Chéreau ou les lettres de Jean Paulhan, et à proposer au public une vision personnelle de ce trésor.

“Troisième personne” : ce que change l’arrivée d’un enfant dans un couple

Représentations du monde

Ce qui a intéressé Gilles A. Tiberghien dans ces archives, ce sont les représentations du monde. Car elles pullulent sous toutes leurs formes dans les collections de l’IMEC: cartes, photos de magazines et de voyages, illustrations de livres pour enfants, poèmes, récits d’explorateurs, lettres envoyées du bout du monde, cartes postales, planches de bande dessinée, croquis d’ethnologues, enregistrements de chants d’oiseaux, planches d’une lanterne magique, et même une malle, celle de la grande photographe et voyageuse Gisèle Freund.

Carnet de Baudrillard (M. Quemener / DR).

Parmi tout cela, quelques documents provoquent des émotions particulières: les guides de voyage automobile du début XXe (avec des flèches sur les photos, comme un proto-Google Street View….), le carnet où Alfredo Gangotena prenait scrupuleusement en note et en dessin ses cours de paléontologie (lui qui était venu à Paris pour devenir poète et faisait plaisir à son père en suivant ces cours), une lettre envoyée depuis Mexico par Antonin Artaud à son éditeur Jean Paulhan et dans laquelle il lui demande une avance pour «Le Théâtre et son double» (le «non» inscrit dans la marge est drôle – ou terrible), une photo de voiture prise par Jean Baudrillard lors d’un voyage aux Etats-Unis, une page de manuscrit où Jean Genet raconte un camp de réfugiés palestiniens en Jordanie, une carte de France où Marcel Allain répertorie les journaux régionaux avec lesquels il a négocié une «publication exclusive locale» de Fantômas…

Lettre envoyée Antonin Artaud à son éditeur Jean Paulhan (M. Quemener /DR).

Jean Baudrillard, le “cool prophète” qui avait annoncé “la disparition du réel”

Imaginaire d’un ailleurs

Le tout ne constituerait qu’un magnifique cabinet de curiosité s’il n’y avait pas une intention: montrer l’évolution de ces représentations. L’Afrique telle qu’on la voit dans les numéros de «l’Illustration» à la fin du XIXe siècle – sombre, sauvage, inquiétante – n’est plus celle que nous montrent les carnets du grand anthropologue Pierre Clastres ou les photos de Jean Rouch, parcourant le fleuve Niger à la fin des années 1950.

Photographie au Niger (M. Quemener / DR).

De même, la mystérieuse Asie traversée à vélo par un couple de jeunes Britanniques (et racontée dans la revue «Tour du monde») n’est plus celle dont André-Georges Haudricourt essaie de comprendre certains dialectes un demi-siècle plus tard. Ces archives ont ceci de merveilleux qu’elles sont le dépôt très matériel et très incarné des grands bouleversements scientifiques, intellectuels et politiques du monde. A travers ses choix, et le parcours qu’il propose dans l’exposition, Gilles A. Tiberghien nous le montre discrètement. Il faut prendre du temps, s’arrêter, lire une page ici ou là, s’attarder sur une photo, pour le saisir vraiment.

Mais bien sûr, tout n’est pas si clair et l’exposition est tout sauf un cheminement didactique vers une représentation du monde progressivement débarrassée de l’exotisme et des préjugés coloniaux. Car l’imaginaire d’un ailleurs perdure et vient se superposer à la science. Ainsi, dans une des pièces qui termine l’exposition: une carte du Pôle Sud annotée par Jules Verne, qui, parmi les lieux les plus réels, place le «terri» du «Sphinx des glaces».

La promenade nous laisse en suspens. Et juste avant la sortie, inscrite sur le mur, une phrase nous invite à imaginer les représentations du monde que nous donneront les archives numériques de demain. On se met à rêver de voir reproduites les pérégrinations dans Internet d’un auteur d’aujourd’hui qui a écrit un roman se déroulant dans une contrée où il n’a jamais mis les pieds. Cette exposition sur le passé, nous rend impatients d’être demain.

Xavier de La Porte

Récits du Monde,
à l’IMEC, à l’abbaye d’Ardenne, près de Caen,
jusqu’au 17 février.

Xavier de La Porte

http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20190129.OBS9280/recits-du-monde-a-l-imec-voyage-au-pays-de-l-archive.html

Platon : ce que nous lui devons

Platon, c’est l’archétype du philosophe, celui à partir de qui tout commence. Élève de Socrate, il est le premier à avoir donné au mot «philosophie» son sens actuel: la recherche de la vérité par l’activité intellectuelle. Né en 428 ou 427 av. J.-C., mort en 348 ou 347, issu d’une famille aristocratique, il a vécu l’apogée de la civilisation grecque et de la démocratie athénienne, mais n’en a nullement été le chantre. Une partie importante de son œuvre – qui prend la forme de dialogues entre des personnages défendant des idées contradictoires – est consacrée à la critique de la démocratie, qu’il voit comme le règne de «l’opinion» (la doxa, en grec).

Philo #1 : “Platon ou la véritable liberté”, par Alain Badiou

Platon n’avait aucune confiance dans le peuple, qu’il qualifiait de «gros animal», et appelait de ses vœux un régime aristocratique guidé par la figure du philosophe. Car, au cœur de sa pensée, il y a l’idée que, derrière le «monde sensible», perceptible par tous, se dissimule un autre monde, le «monde intelligible», auxquels seuls quelques initiés auraient accès. Dans «la République», le mythe de la caverne montre les humains entravés aux poings et aux chevilles et condamnés à prendre pour la réalité des jeux d’ombres projetés sur la paroi. Seul le philosophe parvient à défaire ses liens et s’extrait de la grotte pour contempler la source de ces reflets: le «soleil des Idées».

Philosopher, ça s’apprend : mode d’emploi

Platon tenta d’appliquer ses principes de gouvernement en devenant le conseiller du tyran Denys de Syracuse, mais l’expérience tourna court et il fut emprisonné à deux reprises. Son influence fut profonde et plusieurs catégories qu’il a forgées demeurent au fondement de la pensée occidentale, comme le Vrai, le Juste, le Beau, ou encore l’opposition de la science et de l’opinion.

Eric Aeschimann

En kiosques cette semaine. Prochain volume : «Nietzsche» (le 24 janvier).

Paru dans “L’OBS” du 17 janvier 2019.

Eric Aeschimann

http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20190118.OBS8724/platon-ou-l-archetype-du-philosophe.html

Philosopher, ça s’apprend : mode d’emploi

A une époque où tout va si vite, où une information chasse l’autre et où il suffit de se connecter à Wikipédia pour avoir un résumé synoptique de chaque auteur, œuvre, discipline, à quoi bon se plonger encore dans des livres? A une époque où l’opinion est devenue la référence officielle dans les démocraties, qu’est-ce qui justifie encore qu’un individu ait quelque chose à nous apprendre? Ne philosophe-t-on pas naturellement? Descartes ne disait-il pas au début du «Discours de la méthode»: «Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée» (1) ?

Et Cicéron n’attribuait-il pas à Socrate la formule «Ce que je sais le mieux, c’est que je ne sais rien»? (2). Comment aurait-on donc à apprendre quelque chose de gens qui n’ont pas à prétendre en savoir plus que nous? Tel Monsieur Jourdain dans «le Bourgeois gentilhomme» de Molière, qui faisait de la prose sans le savoir, ne faisons-nous pas tous de la philosophie sans le savoir?

La leçon de Socrate

Il faut d’abord remarquer que la définition de la philosophie est ambivalente. L’étymologie nous appelle à la penser comme une quête toujours inachevée. La philosophie, c’est en effet «l’attirance (philo) pour la sagesse (sophia)», et ce n’est donc pas encore la sagesse en tant qu’elle serait un accomplissement définitif. Le philosophe serait de ce fait un éternel insatisfait, avec la remise en question comme première qualité.

C’est ce qui a d’ailleurs été reproché à Socrate et qui a fait sa condamnation à mort par la cité d’Athènes. Le chef d’accusation «Socrate est coupable de corrompre la jeunesse» signifiait qu’il avait affaibli les jeunes Athéniens et avait ainsi participé à la défaite face à Sparte lors de la guerre du Péloponnèse. «Affaiblir la jeunesse», c’était ne pas la remplir de discours belliqueux. Il avait œuvré à développer en elle l’esprit critique, et cela n’était bon ni pour les affaires ni pour la guerre.

Platon, l’archétype du philosophe

« Apprendre à philosopher » ? C’est ce à quoi s’employait Socrate en commençant toujours en position basse: «Je ne sais pas ce qu’est la justice», «je ne sais pas ce qu’est le courage». Et ses interlocuteurs de s’engouffrer dans le vide ainsi ménagé: «Moi, je sais ce qu’est la justice», «moi, je sais ce qu’est le courage». Socrate leur montre alors patiemment que leurs affirmations de départ ne sont pas suffisantes, ne sont pas adéquates, et le dialogue progresse.

Socrate invente donc une méthode qu’il appelle la maïeutique, l’art de l’accouchement – clin d’œil à sa mère qui était sage-femme. Ce n’est pas le « philosophe de métier » qui apporte un savoir déjà constitué, mais il fait découvrir à son interlocuteur qu’il a en lui-même les réponses plus justes à la question posée. Apprendre à philosopher, c’est donc apprendre à remettre en question ses préjugés, à travailler sur l’exactitude de ses discours, à être exigeant avec soi-même, avant même de penser à être exigeant avec le discours des autres.

“L’OBS” lance une collection d’essais à retrouver en kiosques chaque semaine, pour comprendre les enjeux d’aujourd’hui avec les grands philosophes.

Il n’y a pas d’âge pour apprendre à philosopher

Et pour cela, il ne faut pas attendre. Comme le dit Epicure:

Que personne, parce qu’il est jeune, ne tarde à philosopher, ni, parce qu’il est vieux, ne se lasse de philosopher; car personne n’entreprend ni trop tôt ni trop tard de garantir la santé de l’âme. (3)

Atteindre la santé de l’âme, c’est être bien avec soi-même et avec le monde qui nous entoure. Apprendre à philosopher serait apprendre à trouver la paix de l’âme, à s’accomplir et à trouver le bonheur.

Ici l’on quitte cette position de recherche infinie et l’on repère une première tension avec la définition que l’étymologie nous appelait à donner de la philosophie: il y aurait tout de même un accomplissement possible dans celle-ci. On pourrait atteindre la figure du sage? Certaines philosophies vont se développer comme sagesses de vie. C’est le cas du stoïcisme, de l’épicurisme. Celui qui les suit doit atteindre le bonheur, par le plaisir mesuré selon Epicure, par la vertu selon les Stoïciens.

Pourquoi la philosophie continue-t-elle alors, après ces mouvements à la pensée si définitive? Pourquoi d’ailleurs se distingue-t-elle en autant de ruisseaux disparates au cours de l’histoire? Les philosophes ne seraient donc jamais d’accord entre eux? Plutôt que de prendre acte de ces désaccords pour cesser tout effort, il vaut mieux aiguiser sa pratique et approfondir l’univers de pensée que nous propose un grand philosophe. Car si l’histoire des idées a amené à ce qu’une poignée de penseurs soient plus connus que les autres, c’est peut-être parce qu’ils ont apporté une manière particulière de poser les questions.

Philo #1 : “Platon ou la véritable liberté”, par Alain Badiou

Socrate, Platon, Aristote, Epicure, Descartes, Voltaire, Rousseau, Kant, Nietzsche se distinguent les uns des autres, mais cela ne signifie pas que la différence soit la preuve de l’impossibilité d’une philosophie vraie. L’unicité est un idéal mortifère. Il nous faut observer que les questions humaines étant très variées, aucun grand penseur (fût-il très grand) ne couvre la totalité du champ des interrogations de l’homme. Il nous faudra donc peut-être apprendre à prendre les philosophes comme des outils différents.

“Le vrai philosophe mène une vie ‘non philosophique'”

Avec Aristote nous aurons un niveau à bulle, alors qu’avec Nietzsche ce sera un marteau. On ne fait pas la même chose avec un niveau à bulle et avec un marteau, mais les deux sont indispensables selon la tâche qui se présente à nous. On peut revendiquer une vie longue, sage et mesurée pour atteindre la sérénité, et puis on peut au contraire vouloir se brûler les ailes pour donner le maximum d’intensité à la vie. Nietzsche dira alors que

le vrai philosophe mène une vie “non philosophique” et “non sage”, avant tout une vie imprudente ; il assume le fardeau et le devoir des cent tentatives, des cent tentations de la vie: il se risque continuellement lui-même, il joue le jeu dangereux. (4)

Il nous apparaît donc qu’il y a des positions philosophiques incompatibles, et pourtant elles peuvent rendre compte de la pluralité des tendances au sein d’un même homme. C’est toute l’intelligence d’un Platon que de présenter une question philosophique à travers des voix différentes, et, contrairement à la version d’un certain académisme scolaire, dans ses Dialogues ce n’est pas toujours dans la bouche de Socrate que se trouve la parole qui fait le plus sens. Selon les discussions, c’est chez Protagoras, chez Gorgias, chez Philèbe que l’on trouvera une inflexion authentiquement indispensable.

Hannah Arendt ou le non-conformisme, par Barbara Cassin

Mais quoi ? Faut-il se satisfaire de discours philosophiques incompatibles entre eux? Descartes a aspiré à ce que la philosophie soit aussi solide que les mathématiques. «Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée» ne parle pas d’un bon sens populaire infaillible et n’impliquant aucun effort mais de la capacité à distinguer le vrai du faux. Si chacun peut juger avec la même raison devant une situation claire, nous n’avons pas tous la même rapidité ni une mémoire aussi ample. Combler ces inégalités devant la pensée se fera donc par la méthode, l’effort méthodique pour clarifier chaque question.

Mais pourquoi tant de jargon ?

La philosophie rencontre alors une tâche d’aseptisation du discours qui aura une grande postérité. Formuler des phrases exactes. Les enchaîner de manière rigoureuse. S’interroger sur l’aptitude humaine au savoir, sur le champ de légitimité des diverses disciplines. Kant poursuivra dans cette aspiration rigoureuse, parfois aride, et Hegel continuera à creuser ce sillon:

Contribuer à ce que la philosophie approche de la forme de la science – du but [qui consiste] à pouvoir renoncer à son nom d’amour du savoir et à être savoir effectif  –, c’est là ce que je me suis proposé. (5)

Hegel quitte ici la référence à l’étymologie de la philosophie comme effort sans cesse recommencé («amour du savoir») pour revendiquer une philosophie plus ambitieuse apportant un savoir stable, définitif et réalisé («savoir effectif»). La philosophie devient d’un accès plus difficile, plus technique. Un bagage important est alors exigé. Certains mots sont à apprendre, à dominer : «conatus», «ontologie», «impératif catégorique»; d’autres sont cités dans leur langue originale car on ne trouve pas de traduction adéquate: «Aufhebung», «Dasein», etc.

Philo #2 : “Nietzsche ou la joie par-dessus tout”, par Clément Rosset

Le grand public peut prendre peur, se méfier devant ce qui apparaît comme un jargon inutile: pourquoi le philosophe ne parlerait-il pas clairement, comme on parle dans la vie quotidienne? Une prime à la clarté est alors décernée, et un opprobre populiste s’abat sur ces philosophes incompréhensibles suspectés d’élitisme. Les hommes n’aiment pas se sentir inférieurs dans la pensée, et ils réclament en conséquence un égalitarisme du discours. Oui, il y a des philosophes difficiles d’accès, et apprendre à philosopher en leur compagnie, sans aide préalable, peut amener à renoncer, dégoûté devant tant d’opacité.

“Moi qui effectivement ne sais rien…”

Pour apprendre à philosopher, on a besoin d’être mis en confiance. Un ouvrage de vulgarisation, un ouvrage écrit par un professeur très pédagogue permet de comprendre ce qui est recherché par un philosophe qui nous était d’emblée hermétique. Muni de cette boussole, de quelques mots techniques nouveaux que l’on comprend enfin, on se découvre capable de lire directement un auteur qui nous semblait inaccessible. Une jubilation naît. Une fierté, certes, sociale : «Je lis Kant», mais à cet amour-propre se lie très vite une jouissance à découvrir des questionnements vertigineux et des pistes ouvertes absolument passionnantes.

Est philosophe celui qui cherche à progresser pour arriver à mieux penser les choses et à mieux se comporter. Lire la «Critique de la raison pratique» ou les «Fondements de la métaphysique des mœurs», c’est découvrir une manière de réfléchir au critère de ce qui est moral dans nos comportements. Platon faisait bien dire à Socrate dans l’«Apologie» :

Moi qui effectivement ne sais rien, je ne vais pas m’imaginer que je sais quelque chose. En tout cas, j’ai l’impression d’être plus savant en ceci qui représente peu de chose: je ne m’imagine pas savoir ce que je ne sais pas. (6)

Mais il dira aussi plus loin :

Ne sachant pas assez à quoi m’en tenir sur l’Hadès, je ne m’imagine pas posséder ce savoir aussi. Ce que je sais, en revanche, c’est que commettre l’injustice est un mal, une honte. (7)

Il se voulait en quelque sorte agnostique en ne souhaitant pas affirmer quoi que ce soit sur une vie après la mort, mais il ne voulait pas pour autant en rabattre en tombant dans un relativisme moral : «Commettre l’injustice est un mal.» La vraie philosophie ne «va pas dans le sens du poil». Elle attirera aujourd’hui l’attention sur la contradiction de nos modes de vie de modernité tardive, sur la souffrance de masse des animaux, due au XXe siècle à la mécanisation sans scrupule au sein d’un capitalisme sans frein politique (8).

“La liberté est un risque nécessaire” : Kant par Michaël Foessel

La philosophie pourra aussi nous rendre attentifs à des citoyens que nous côtoyons épisodiquement (les personnes dites en situation de handicap) sans les inclure réellement (9). Apprendre à philosopher n’est pas un passe-temps nourrissant la vanité. C’est aussi en venir à remettre en question sa manière de vivre.

Je ne dois pas laisser à d’autres le fait de penser la vie

Apprendre à philosopher, c’est donc entrer dans un cheminement que l’on ne quittera jamais plus : la vie en sera métamorphosée. «Personne ne doit porter à ma place les grandes questions qui taraudent l’homme.» Je ne dois pas laisser à d’autres le fait de penser la vie, je ne dois pas penser par procuration. Refuser d’en rester au stade de l’opinion, c’est chercher à dépasser les apparences faciles, c’est chercher en permanence à justifier ce que l’on dit et ce que l’on fait, en cherchant sincèrement la vérité. Ce qui empêche que l’on appelle «opinion» l’affirmation d’un philosophe ou d’un scientifique, c’est l’univers de pensée exigeant qui la soutient en arrière-plan.

Si l’opinion peut aussi chercher à montrer la vérité, sa recherche est bien souvent insuffisante (manque de moyens, paresse, etc.). Un philosophe, dans la vie de tous les jours, peut lui aussi parfois avoir des opinions, des préjugés (Aristote sur l’esclavage n’a pas dépassé son époque, Nietzsche est parfois d’une misogynie des plus bêtes), mais une œuvre philosophique, un texte philosophique est un effort pour ne pas en rester là.

Le travail d’un philosophe ne consiste pas à «donner son opinion» ni à refléter simplement l’opinion d’une société, et c’est en cela qu’il est précieux pour notre époque. Pour peu qu’on fasse l’effort de les lire et de les écouter à nouveau, ces vieux auteurs poussiéreux retrouvent une seconde jeunesse et devant nos yeux étonnés se révèlent d’une fraîcheur inattendue par rapport aux questionnements d’aujourd’hui.

Bertrand Quentin, philosophe,
maître de conférences à l’université
de Paris-Est Marne-la-Vallée

(1) Descartes, « Discours de la méthode ».

(2) Cicéron, « Premiers Académiques ».

(3) Epicure, « Lettre à Ménécée ».

(4) Nietzsche, « Par-delà bien et mal ».

(5) Hegel, Préface de la «Phénoménologie de l’esprit».

(6) Platon, «Apologie de Socrate», 21d.

(7) Idem, 29b. Nous soulignons.

(8) Corine Pelluchon, «Manifeste animaliste» (Alma, 2017).

(9) Bertrand Quentin, «la Philosophie face au handicap» (Erès, 2013).

Paru dans “L’OBS” du 17 janvier 2019.

L'Obs

Bertrand Quentin, philosophe

http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20190111.OBS8332/philosopher-ca-s-apprend-mode-d-emploi.html

Les “gilets jaunes” sont-ils des anarchistes ?

Ce livre, a priori, n’a rien à voir avec les «gilets jaunes». Son auteur, le politologue François Dupuis-Déri, s’intéresse au mouvement anarchiste, et à son renouveau depuis l’altermondialisme des années 1990 jusqu’au zadisme de Notre-Dame-des-Landes et d’ailleurs. La thèse est convaincante: ces luttes comportent une dimension anarchiste qui se manifeste plus particulièrement dans leurs formes. Pour l’étayer, l’auteur commence par faire une petite histoire de l’anarchisme – de ses divers courants et de leur évolution. Où l’on perçoit très bien comment les mouvements anticapitalistes et écologistes sont irradiés par les principes fondamentaux de l’anarchisme: liberté, égalité, «processus de prise de décision autonome, horizontal, participatif, délibératif et consensuel».

Au Salon du livre anarchiste, la présidentielle n’intéresse personne

Puis, en guise d’argument, Dupuis-Déri s’intéresse à trois traits particuliers des luttes contemporaines. Un type de lieu (ZAD, villages autogérés etc.), une tactique (celle de l’Armée de clowns rebelles qui utilise la dérision et la désobéissance civile pour défier les autorités) et un mode d’organisation (les «groupes affinitaires»). C’est un passage concernant ce dernier aspect qui m’a fait penser aux «gilets jaunes».

Le «groupe affinitaire» a une histoire ancienne mais il est devenu un mode d’organisation courant avec l’altermondialisme. «Mouvement de mouvements», l’altermondialisme est caractérisé par son hétérogénéité. On y trouve des grosses associations du type ATTAC, des ONG, des «Blocks» («Black block», «Pink Block»…), des syndicats, des autonomes etc. Mais l’unité de base, c’est le «groupe affinitaire», c’est-à-dire le groupe de copains qui viennent ensemble, partagent une tente, vont faire des actions ensemble, mais peuvent par ailleurs avoir dans le détail des sensibilités distinctes et des modes d’action distincts.

Voici comment l’analyse Dupuis-Déri:

(Extrait de “Les nouveaux anarchistes – De l’altermondialisme au zadisme”, Francis Dupuis-Déri, éditions Textuel)

Pourquoi ça me fait penser aux «gilets jaunes»?

Parce qu’on peut constater que chaque samedi, ce sont souvent des bandes de copains qui s’organisent pour venir ensemble dans les villes, qui défilent ensemble, vont boire des coups ensemble et repartent ensemble. Il semble bien que le «groupe affinitaire» soit l’unité de base du mouvement, beaucoup plus que le groupe militant constitué (même s’il y a certainement aussi des groupes militants constitués). Or un groupe affinitaire, ça ne fonctionne pas comme un groupe militant. Par exemple, ça n’a pas forcément d’objectifs et de tactiques prédéfinis. Ça se positionne au gré des circonstances, de manière à la fois consensuelle et spontanée. Le bagarreur du groupe va aller donner un coup de pied à un CRS avant de rejoindre ses copains qui le regardent faire. Mais il aurait tout aussi bien pu ne pas donner le coup de pied…. et ne le donnera peut-être pas la prochaine fois. Il y a quelque chose de mouvant, de circonstanciel, de difficile à maîtriser dans un mouvement avant tout constitué d’un agrégat de groupes de copains.

Restaurer clandestinement le patrimoine peut-il être aussi subversif que le casser ?

ami + militant = amilitant

Tout ça est troublant. C’est troublant pour les forces de l’ordre (difficulté à isoler des groupes selon le risque qu’ils représentent puisque les groupes ne sont pas constitués sur un mode d’action commun, mais sur des affects). C’est troublant aussi pour les structures politiques classiques, parce que ces groupes ne sont pas constitués sur une base idéologique commune, mais, encore une fois, sur des affects. Un groupe affinitaire, c’est à la fois une force et une faiblesse. Comme le dit l’auteur, dans «amilitant», on peut voir «ami + militant» ou «a-militant», c’est-à-dire «pas militant»…

Alors, évidemment, cela pose une question. Est-ce que, parce que le groupe affinitaire est l’unité de base du mouvement, le mouvement des «gilets jaunes» a quelque chose à voir avec l’anarchisme? Le pauvre Michel Wieviorka, qui croit que le A entouré d’un cercle est un signe de l’extrême-droite, répondrait sans doute par la négative. Mais le fait est que c’est un emblème du mouvement anarchiste. Donc il y a sans doute des anarchistes dans la masse. Mais au-delà, il y a dans le mode d’organisation des «gilets jaunes» quelque chose de l’anarchisme: l’horizontalité, l’auto-organisation, la prise de décision collective, le recours à l’action direct.

Derrière les “gilets jaunes”, sept siècles de révoltes nous contemplent

Néanmoins, on n’est pas certain que si la France devait un jour ressembler à l’idée que s’en font les «gilets jaunes» (si tant est qu’il y ait UNE seule idée de cette France dans le mouvement), pas sûr qu’elle prenne les atours d’une utopie anarchiste. Bref, le mouvement est peut-être plus anarchique qu’anarchiste. Ce qui n’aide pas à mieux le comprendre…

Xavier de La Porte

Retrouvez ici tous nos Screenshots.

Xavier de La Porte

http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20190109.OBS8231/les-gilets-jaunes-sont-ils-des-anarchistes.html